Gilles-Dreyfus

Cœur artificiel Carmat :
« Le chemin est encore long »

SANTE/Un cœur artificiel totalement autonome, conçu par l’entreprise française Carmat, a été implanté le 18 décembre dans la poitrine d’un patient souffrant d’insuffisance cardiaque terminale. Une première mondiale. La réaction du professeur Gilles Dreyfus, directeur médical du centre cardio-thoracique de Monaco et membre du comité de sécurité de Carmat.

Le 18 décembre, à l’hôpital Pompidou à Paris, un premier cœur artificiel totalement autonome a été implanté à un patient de 75 ans : c’est une prouesse médicale ?
La prouesse ne se situe pas dans l’implantation du cœur artificiel en elle-même. Car d’un point de vue strictement chirurgical, l’opération n’est pas techniquement très difficile. En revanche, la conception de ce cœur artificiel est indéniablement une prouesse technique et technologique. Après 20 ans de recherches, le professeur Alain Carpentier qui l’a mis au point avec l’entreprise Carmat (voir encadré), est arrivé à concevoir un appareil qui se rapproche du cœur humain. Ce qui est également une prouesse en soi, c’est que ce premier patient transplanté survive à cette opération… Car très souvent, malheureusement, les premiers patients décèdent.

Quoi d’exceptionnel par rapport aux cœurs artificiels d’anciennes générations ?
Ce qui est exceptionnel, c’est que ce cœur semble avoir des propriétés biologiques et techniques que ne possédaient pas les cœurs artificiels d’ancienne génération. Il y a des valves biologiques, un revêtement interne biocompatible et une régulation qui se rapprochent au plus près de celle d’un cœur humain.

Les principales caractéristiques de ce cœur artificiel ?
Il pèse 900 grammes, soit le triple du poids d’un cœur humain. Il possède des batteries externes. Il varie de tous ces prédécesseurs par le fait que des pompes compriment un liquide, au lieu de comprimer de l’air. Ce liquide déplace un sac qui contient le sang et le propulse.

C’est une bonne nouvelle pour les malades en attente d’une greffe de cœur ?

Il y a eu un emballement médiatique autour de l’idée que ce cœur artificiel serait LA solution au manque de greffons. Or, le chemin est encore long pour savoir si c’est une alternative à la transplantation cardiaque. Ce serait mentir aux malades que de dire que la solution est trouvée et que la guerre est gagnée. Il va falloir encore franchir de longues et difficiles étapes avant de crier victoire.

Lesquelles ?
Passer des tests de sécurité et de faisabilité, comparer la survie des malades à long terme, calculer les pannes mécaniques, les accidents thromboemboliques, les infections… Tout ceci demandera de longues années. Le fait que ce cœur artificiel semble fonctionner est certes une nouvelle formidable. En revanche, la traduction concrète dans une offre de soins, c’est autre chose. Le cahier des charges d’un cœur artificiel est plus complexe que celui nécessaire pour envoyer un homme sur la lune…

En quoi c’est si complexe ?
Il faut bien comprendre que si un dysfonctionnement survient dans le cœur, c’est l’ensemble des organes vitaux qui vont se mettre en défaillance. Car le cœur est directement connecté au foie, aux reins, aux poumons et au cerveau. L’enjeu du cœur artificiel est donc d’une très grande complexité. Ces 30 dernières années, plusieurs cœurs ont été conçus et ont suscité de forts espoirs. Malheureusement, il y a eu de nombreux échecs.

Des exemples ?
L’un des exemples les plus marquants au début des années 2000, c’est le cœur artificiel AbioCor. Pourtant, l’entreprise Abiomed a dépensé des millions de dollars. La presse de l’époque écrivait que cela allait révolutionner la médecine. Finalement, les 6 premières implantations ont été des échecs.

Le cœur artificiel répond aujourd’hui à un besoin réel ?
La question peut en effet légitimement se poser. Car il faut être clair : il n’y a pas des centaines de milliers de malades qui ont besoin d’un cœur totalement artificiel. On estime qu’environ 20 à 30 % des malades auraient besoin d’un cœur artificiel bilatéral complet. 80 % des patients bénéficient de pompes d’assistance du ventricule gauche et parviennent à mener une vie tout à fait correcte. Est-ce que la société doit prendre en charge ces 20 % de malades concernés ? C’est une question qui dépasse largement le domaine médical. Il y a évidemment de gros enjeux éthiques et financiers.

Quels sont les risques post-opératoires d’une telle opération ?
L’hémorragie et le risque infectieux car on met un corps étranger à l’intérieur du péricarde qui n’a pas les moyens de se défendre. Il y a aussi un risque avec l’infection du câble connecté aux batteries. Sans oublier le risque d’accident thromboembolique ou bien encore la panne mécanique.

5/« Ce cœur est conçu pour durer 5 ans, soit 230 millions de battements. Toutes les parties en contact avec le sang sont en membrane biologique, pour éviter les caillots. » Philippe Pouletty. Co-fondateur de la société Carmat. © Photo Carmat

Ce cœur peut avoir un bug ?
Evidemment. Comme tout système technique, il peut défaillir.

Depuis son opération, peu d’informations circulent sur le premier patient implanté : comment va-t-il ?
Le malade se porte bien. En revanche, comme je suis membre du comité de sécurité de la Carmat, je ne peux pas vous en dire davantage.

Combien coûte ce genre d’opération ?
180 000 euros selon le chiffre livré par Carmat.

Une fois ce cœur artificiel implanté, il y a des contraintes dans la vie de tous les jours pour les patients ?
Il y a deux étapes : la phase aigüe post implantation qui peut être très délicate. Surtout que les candidats sont dans un état très grave et avancé de leur maladie cardiaque, avec des anticoagulants, des antibiotiques… Ce qui est aussi délicat, c’est la reprise des grandes fonctions. Comme la mobilité chez des malades alités très longtemps avant leur intervention. Et puis il y a la phase chronique, beaucoup plus simple, avec peu ou pas de médicaments. On peut alors mener une vie normale.

Ce cœur artificiel conviendra aussi bien aux hommes qu’aux femmes ?
C’est justement l’un des problèmes qui se pose actuellement pour Carmat. Pour le moment, on estime que la moitié des femmes n’auront pas la possibilité d’accueillir ce cœur artificiel, en raison de la taille de leur thorax, pas assez grand. En effet, le cœur artificiel est implanté entre la colonne vertébrale et le sternum, où la place n’est en moyenne que de 13 centimètres. La marge de manœuvre est donc réduite. Carmat envisage donc de créer un cœur artificiel plus petit. Mais là encore, cela demandera de lourdes recherches techniques.

Les étapes à franchir avant une commercialisation réelle du cœur Carmat ?
Il faut que ce cœur soit testé en amont sur un nombre important de malades. Une centaine probablement. Puis, il faudra obtenir la validation des organismes français et européens et de la Food and Drug Administration (FDA). Ce qui est un processus très long et complexe.

Carmat espère commercialiser ce cœur artificiel d’ici 2 à 5 ans : c’est réaliste ?
Oui. Tout dépendra du nombre de malades qui seront implantés et des résultats à un an et à deux ans.

Des médecins sont actionnaires de Carmat : vous en faites partie ?
Non et je ne compte pas le faire. Je n’ai pas le sens des affaires (rires).

Votre rôle au sein du comité de sécurité de Carmat ?
Ce comité est composé de trois chirurgiens transplanteurs. Les accidents ou les anomalies liés au cœur artificiel Carmat nous sont communiqués. Nous les analysons et on donne ensuite notre avis pour déterminer si l’on continue, si l’on modifie certaines choses ou si on arrête les implantations. Un peu comme lorsqu’un nouvel avion fait des essais : avant d’être certifié, il peut encore voir certaines spécificités techniques modifiées.

La principauté pourra proposer des implantations de cœur Carmat ?
Monaco sera tout à fait à même de réaliser ce type d’intervention.

Les établissements hospitaliers monégasques réalisent déjà des transplantations ?
Le problème de Monaco et de tout le sud-est de la France, à savoir Nice, les Alpes-Maritimes et les Hautes-Alpes, c’est qu’il n’y a pas de centre de transplantation cardiaque. Un malade doit donc se rendre à Grenoble, à Lyon ou à Marseille. On ne peut donc pas être greffé du cœur dans le quart sud-est de la France. En revanche, à Monaco, 10 malades ont été implantés avec des Jarvik 2000, en alternative à la greffe.

De quoi il s’agit ?
Il s’agit d’une pompe axiale, implantée dans la pointe du ventricule gauche, qui va aider le cœur défaillant en assurant un débit sanguin à un niveau normal. La connexion électrique s’effectue au moyen d’un câble très fin qui relie le Jarvik à une minuscule prise électrique implantée derrière l’oreille. Sur l’os occipital. Un dispositif qui limite donc considérablement le risque d’infections, par rapport à un implant au niveau abdominal. Cette pompe coûte entre 70 000 et 80 000 euros.
_Propos recueillis par Sabrina Bonarrigo

 

Bio express/
Dreyfus, l’homme aux 1000 transplantations

Durant sa carrière, il a effectué pas loin de 1 000 transplantations cardiaques et implanté près de 500 cœurs artificiels. A 62 ans, le cardiologue et chirurgien français Gilles Dreyfus, sait de quoi il parle. En 1986, il participe avec le professeur Alain Carpentier qui a conçu le cœur Carmat à la première transplantation d’un patient sous cœur artificiel en Europe. Directeur médical du centre cardio-thoracique de Monaco depuis 2010, Gilles Dreyfus a été des années 1980 à 2000, chirurgien cardiaque dans les hôpitaux parisiens, notamment Broussais et Foch, aux côtés des plus grands spécialistes. Avant de devenir directeur de la chirurgie et de la transplantation dans un complexe hospitalier londonien : le London Royal Brompton and Harefield NHS Trust._S.B.
Carmat/
Un marché mondial à 16 milliards
Le cœur artificiel Carmat, c’est le fruit du rapprochement du professeur Alain Carpentier, chirurgien français mondialement reconnu et d’EADS, leader mondial de l’aéronautique. Pour son projet, cette entreprise française cotée en bourse a bénéficié, en accord avec la Commission européenne, d’une aide de 33 millions d’euros. Soit l’aide la plus importante jamais accordée par la banque publique Oséo à une PME. Carmat pèse aujourd’hui environ 440 millions d’euros. Parmi ses actionnaires, on trouve Truffle Capital (33,58 %), EADS (32,6 %) et le professeur Alain Carpentier (14,33 %). Selon Carmat, entre 100 000 et 120 000 malades pourraient potentiellement bénéficier de sa technologie en Amérique du Nord et en Europe pour un prix estimé entre 140 000 et 180 000 euros. Soit à peu près le coût d’une transplantation cardiaque. Un marché mondial que la presse évalue à environ 16 milliards d’euros._S.B.