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La cigarette électronique est-elle dangereuse ?

Santé — « La cigarette électronique est incontestablement nocive. » Les titres parus dans la presse après la publication du dernier rapport de l’OMS (1) consacré au tabagisme ont suscité l’inquiétude des vapoteurs et l’incompréhension des professionnels de santé. Le professeur Bertrand Dautzenberg, tabacologue et ancien pneumologue à l’hôpital de la Pitié Salpêtrière (Paris), déplore une reprise approximative du rapport par les médias et redoute une méfiance, injustifiée, des fumeurs envers la e-cigarette. Il fait le point pour L’Obs’

Que dit le dernier rapport de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) sur la cigarette électronique ?

Le dernier rapport de l’OMS est assez semblable au rapport de l’Office Français de prévention du Tabagisme (OFT) sur la cigarette électronique, remis au ministère de la Santé français en 2012, à l’époque où elle était balbutiante. Premièrement, le rapport indique qu’il y a des émissions dans la cigarette électronique et ces émissions sont beaucoup moins toxiques que la fumée de tabac. Mais ce n’est pas tout à fait rien, et on ne dispose pas d’études sur le long terme. Dans ces conditions, il y a une nocivité possible de ces liquides. En particulier ceux qui contiennent de la nicotine qui reste la substance la plus problématique dans la cigarette électronique. Il ne faut donc pas la prendre si l’on est non-fumeur. La cigarette électronique ne s’adresse pas aux non-fumeurs.

Quels sont les autres éléments de ce rapport ?

Deuxièmement, le rapport préconise de ne pas faire la promotion de la cigarette électronique. Cela est d’ailleurs interdit par les directives européennes et par la loi française. En revanche, cela se fait aux États-Unis et dans d’autres pays. La cigarette électronique ne doit pas être un outil de promotion du tabac. Troisièmement, l’OMS dit que quand beaucoup de personnes vapotent dans un lieu clos, des émissions partent dans l’air. Il faut donc réglementer la façon dont on vapote à l’intérieur des locaux. Enfin, et c’est la nouveauté, le rapport dit qu’en cinq ans, sont apparues des études qui montrent que pour l’arrêt du tabac, la cigarette électronique peut être intéressante. En revanche, il n’y a pas d’étude bien claire, bien nette, bien précise, comme on en dispose pour les médicaments, qui confirme que la e-cigarette est un produit efficace pour arrêter de fumer. Dans ces conditions, l’OMS, comme professionnel de santé, ne peut donc pas la recommander comme moyen d’arrêt du tabac. Mais elle ne dit pas non plus qu’il ne faut pas le faire…

Pour arrêter de fumer, est-ce efficace de combiner médicaments et cigarette électronique ?

On travaille actuellement sur ce sujet en France avec l’étude ECSMOKE. Cette étude publique, financée par des fonds publics et gérée par l’AP-HP, vise à comparer la cigarette électronique, avec ou sans nicotine, en double aveugle avec des comprimés, avec ou sans varénicline, qui est le traitement le plus efficace pour arrêter de fumer. On saura à la fin de cette étude si la cigarette électronique aide à arrêter de fumer avec les critères demandés par l’OMS. Cette étude a commencé en 2018. Deux années seront encore nécessaires avant d’obtenir les premiers résultats. Ces études longues sont réalisées comme une étude de médicament.

 

Les craintes et la défiance envers la cigarette électronique a pris de l’ampleur à la suite d’une augmentation du nombre de cas de maladies pulmonaires survenues chez des vapoteurs aux États-Unis. Plusieurs décès ont même été enregistrés. Comment l’expliquer ?

Aux États-Unis, il y a eu un mésusage manifeste. Des vapoteurs ont utilisé et mis dans leur cigarette électronique des produits de cannabis trafiqués ou d’autres produits achetés à la sauvette, des produits huileux ou des solvants, des produits que l’on ne connaît pas bien… et cela a entraîné une toxicité. Il y a eu une épidémie importante, et même des morts. La cigarette électronique est un moyen efficace pour mettre des produits dans le poumon, il ne faut donc pas mettre n’importe quoi dedans. Il convient donc d’utiliser des liquides propres dans la cigarette électronique. Il ne faut pas prendre des liquides qui ne sont, à la base, pas faits pour cela.

Les mésusages de la cigarette électronique sont-ils fréquents ?

Non, ces mésusages ne sont pas fréquents. Jusqu’en 2011-2012, les cigarettes électroniques ne fonctionnaient pas bien, elles ne délivraient pas bien la nicotine. Alors, les vapoteurs bricolaient, faisaient des mélanges, des bêtises avec les liquides… Mais désormais, nous avons une fabrication industrielle propre, contrôlée. Les usines de cigarettes électroniques en France sont comparables aux usines de médicaments. Elles sont très régulièrement contrôlées, il existe des normes assez précises, certains produits ne peuvent pas être utilisés. Les interactions entre les récipients et la machine sont calculées dans tous les sens. Les choses sont précises. Il n’y a donc pas de danger sur ce qui est vendu. En revanche, si les vapoteurs utilisent des produits achetés n’importe où, ils s’exposent à des risques. On est alors dans le mésusage.

Quelles sont les recommandations de l’OMS concernant la régulation de la cigarette électronique ?

L’OMS préconise d’appliquer dans le monde la loi qui est déjà appliquée en France. C’est-à-dire l’interdiction de vente aux mineurs appliquée en France depuis la loi Hamon de 2014 et la non-utilisation de la cigarette électronique comme promotion. Le gouvernement français a demandé aux vendeurs d’utiliser le terme « Vap » plutôt que « cigarette électronique » pour ne plus que le mot « cigarette » apparaisse. La publicité dans les journaux est interdite… Il existe donc toute une réglementation. En France, les professionnels de la vap la trouve même trop stricte, quasiment comparable à celle appliquée au tabac. Mais cette réglementation permet d’être sûr qu’ils ne font pas de la publicité pour le tabac sur les produits de la vap. En France, une loi interdit aussi de vapoter dans certaines conditions. Elle est un peu moins restreinte que le tabac.

Peut-on arrêter de fumer avec la cigarette électronique ?

Comme l’OMS, les autorités de santé françaises ne recommandent pas la vape pour arrêter de fumer car elles n’en ont pas la preuve. Mais ceux qui décident de le faire, pourquoi pas. Il faut que les gens sachent que la vape, ce n’est pas rien. La vape s’adresse aux fumeurs pour arrêter de fumer. Beaucoup de vapoteurs sont des vapoteurs-fumeurs. Et quand on est vapoteur et fumeur, on reste très dépendant du tabac. Alors que quand on passe à la vape exclusive, on ne devient plus dépendant à la nicotine à 90 %. Il faut donc que tous les vapoteurs-fumeurs passent à la vape exclusive, en trouvant des produits qui leur plaisent pour quitter complètement le tabac. Pour moi, médecin, le problème, ce n’est pas de vapoter, c’est que les gens arrêtent de fumer.

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« Concernant les effets du vapotage passif sur la santé, il n’y a pratiquement rien de démontré. L’avantage considérable de la vape, c’est que quand vous vapotez, les particules disparaissent vite, contrairement à la cigarette. »

Peut-on devenir dépendant à la cigarette électronique ?

Si on est addict au tabac, on peut rester addict avec la cigarette électronique. Mais il existe plusieurs catégories. Si on est jeune, fumeur, que l’on se met à vapoter pour fumer autrement et qu’on n’a pas du tout envie d’arrêter de fumer, on peut vapoter par comportement pendant des années. Mais les personnes de 30-40 ans, qui commencent à vapoter de manière exclusive pour arrêter de fumer, n’ont plus besoin de nicotine trois mois après, ou des doses infimes de nicotine dans 90 % des cas. Beaucoup de personnes prennent le tabac, vapotent pendant six mois et après six mois, elles arrêtent tout. Elles n’utilisent plus la cigarette électronique. C’est la même chose avec les substituts nicotiniques. Même si à long terme, quelques personnes continuent de croquer des gommes quelques années après, peu de non-fumeurs prennent des grosses doses de nicotine avec la vape à long terme. Et pour ceux qui restent avec la vape, on est dans le comportement.

Concernant le comportement, la vape est-elle une bonne chose ?

Pour une personne qui a arrêté de fumer depuis six mois-un an et qui se retrouve en soirée, la cigarette électronique est une bonne protection pour ne pas rechuter, pour ne pas reprendre une cigarette. Les personnes qui fument et qui vapotent sont juste en réduction du nombre de cigarettes mais cela ne sert pas à grand-chose sur le plan médical. Ceux qui arrêtent complètement de fumer baissent leur taux de nicotine. Puis à terme, nombre d’entre eux s’arrêtent de vapoter.

Avons-nous suffisamment de recul concernant la nocivité éventuelle de la cigarette électronique ? Que disent les études ?

Il existe un nombre d’études colossal sur la vape, avec des financements énormes, en particulier aux États-Unis où les gens étudient n’importe quoi, dans tous les sens. Au début, les études comparaient les émissions de la vape et la fumée de tabac. Toutes ces études montrent que la fumée de tabac est infiniment plus toxique. Des études ont aussi été réalisées sur les e-liquides, avec et sans nicotine. Et on a observé que la nicotine est un irritant. Quand il y a de la nicotine, cela énerve un peu les cellules, cela active des médiateurs, ça irrite, ça fait tousser… Il existe aussi des études sans nicotine et des comparaisons ont été réalisées avec et sans arôme. Quelques arômes sont un peu irritants mais le taux est infiniment moins grand que la fumée de tabac. La nicotine est, elle, infiniment plus irritante que les arômes. On arrive à des taux quasi non mesurables, si on a encore de la nicotine ou un produit beaucoup plus irritant. On est donc sur quelque chose d’infinitésimale sur les effets. Et si cet arôme fait que les gens l’aiment plus et utilisent plus la vape, le bénéfice est considérable.

Peut-on aujourd’hui affirmer à 100 % que la cigarette électronique n’est pas cancérigène ?

On peut aujourd’hui affirmer à 100 % que la cigarette électronique n’est pas cancérigène. Pour être cancérigène, il faut des produits cancérigènes. Il peut y avoir des doutes quand on fait du dry, quand on s’amuse à mettre des gouttelettes sur une résistance, mais cela concerne des appareils spéciaux. Quand on la laisse cramer et que ça sent le cramé, il faut changer la résistance. Mais si on élimine ce risque, le danger cancérogène est nul. Le danger de la nicotine à long terme avec la cigarette électronique est quasiment nul. On connaît bien ce risque car on a du recul avec les médicaments, les patchs, et les gommes. Personne n’a dit que prendre des gommes pendant quatre ou cinq ans donnait le cancer. On a tout de même un peu d’expérience concernant l’utilisation à long terme de la nicotine. Toutes les personnes qui passent du tabac à la vape réduisent colossalement la quantité de nicotine, qui est la plus suspecte dans le produit. En revanche, pour un non-fumeur qui se mettrait à la vape, nous n’avons pas de données. Le principe de précaution doit donc s’appliquer. Mais pour les fumeurs, il n’y a pas de cancérogène. Il reste la nicotine les premiers jours mais au bout de quelques mois, on a moins de 10 % de la nicotine qu’on avait au départ. C’est une certitude absolue qu’il n’y a pas de risque mesurable. Aujourd’hui, des morts de la vape, il n’y en a pas. Alors que pour le tabac, un sur deux meurt.

La cigarette électronique est-elle une porte d’entrée dans le tabagisme ?

Il n’existe aucune certitude sur le sujet. Huit études malhonnêtes prouvent que la cigarette électronique est une porte d’entrée dans le tabagisme. Ces études prennent des jeunes de 15 ans qui ne fument pas, et elles constatent que ceux qui ont essayé la cigarette électronique sont 1,5 à 2 fois plus fumeurs un an ou deux ans après. Je suis tout à fait d’accord avec ces résultats car nous disposons des mêmes données lors des mesures effectuées avec Paris Sans Tabac. Ces études en concluent donc que si on vapote, on augmente les risques de fumer par rapport à une personne qui ne vapote pas et qui ne fume pas. Problème, ce n’est que le petit bout de la lorgnette. Le grand bout de la lorgnette, c’est que pour les jeunes de 15 ans, ceux qui ne veulent rien prendre ne prendront rien, et ceux qui ont envie de prendre quelque chose choisissent soit la vape, soit la cigarette. S’ils prennent la cigarette, ils ont une chance sur deux de devenir fumeurs, d’après les données de Paris Sans Tabac. Alors que s’ils optent pour la cigarette électronique, ils ont une chance sur six de devenir fumeurs. Ils ont donc trois fois moins de risque de devenir fumeurs s’ils choisissent la vape comme premier produit.

Mieux vaut alors, pour les jeunes, qui sont “tentés” d’opter pour la cigarette électronique…

Il vaut mieux, pour un jeune qui n’a rien pris, de ne rien prendre. Mais s’il prend quelque chose, il vaut mieux en effet qu’il choisisse la cigarette électronique, car dans l’immense majorité des cas, il va arrêter. S’il prend le tabac, dans plus de la moitié des cas, cela va devenir une addiction rapide. La cigarette électronique induit assez peu l’addiction « physique » chez les jeunes. De plus, en France, la plupart des jeunes qui choisissent la cigarette électronique commencent sans nicotine. Depuis l’apparition de la cigarette électronique en 2012, on constate un effondrement du tabagisme chez les jeunes avant 18 ans. On est aujourd’hui à moins de 25 % de fumeurs à 18 ans dans les lycées parisiens. La « mode » de la cigarette électronique redoutée par certains est associée à un effondrement de la « mode » de la cigarette, même si on ne sait pas s’il y a une relation de cause à effet. Cela est très rassurant car plus on commence à fumer tard, mieux c’est. Bien maniée, en ne faisant pas n’importe quoi, en n’en faisant pas la promotion, en interdisant la vente aux mineurs… la cigarette électronique est plutôt un moyen de diminution du tabagisme que d’augmentation. Je n’en ai pas la preuve absolue, mais ceux qui disent le contraire réalisent des études totalement biaisées, qui ne regardent qu’un petit bout de la lorgnette. Une personne qui a commencé la cigarette électronique a effectivement plus de risque de devenir fumeur qu’une personne qui n’a rien pris. Mais une personne qui a pris une cigarette a beaucoup plus de risque de devenir fumeur. Donc entre deux maux, il faut choisir le moindre, c’est-à-dire la cigarette électronique. On constate aussi que la cigarette est devenue totalement ringard.

La prévention auprès des jeunes est-elle suffisante ?

Il n’y a pas assez de prévention. Et le cannabis gêne beaucoup. Aujourd’hui, une des causes importantes du tabagisme chez les jeunes est la prise de résine de cannabis. Les jeunes brûlent leur cannabis avec du tabac et c’est une cause majeure de tabagisme dans cette population. Le cannabis est donc une porte d’entrée dans le tabagisme, plus que la cigarette. Et l’interdiction fait que nous ne pouvons pas faire de prévention. Et comme il n’y a pas de prévention, il y a de la consommation. La prohibition crée la consommation. Alors que pour le tabac, l’incitation douce à fumer de moins en moins est efficace et de bon niveau. D’ailleurs, la consommation de cigarettes continue à baisser chez les jeunes.

Comment la cigarette électronique est-elle perçue dans la population ?

Concernant la cigarette électronique, aujourd’hui, selon Santé publique France, la majorité des Français pensent que la cigarette électronique est dangereuse, voire plus dangereuse que le tabac. L’Agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux (FDA) a publié un article disant que la crainte de la cigarette électronique est une raison de persistance du tabagisme et nuit à la régression du tabagisme. En France, la population craint la toxicité de la cigarette électronique, et cette crainte est néfaste à la santé publique. La société a une croyance de toxicité qui n’est sans commune mesure avec la réalité. Il existe une telle disproportion entre les croyances de la société et la réalité que l’on se demande s’il n’y a pas quelqu’un qui manipule cette crainte et qui a intérêt à ce que la cigarette électronique ne marche pas. On peut notamment penser à l’industrie du tabac.

Le vapotage passif est-il nocif ?

Il existe quelques données sur le vapotage passif. Il y a aussi une attitude relativement responsable de la part des vapoteurs, qui savent qu’ils gênent. Quand on va au restaurant, où selon la loi il n’y a pas d’interdiction de vapoter, les vapoteurs font attention et ne vapotent pas dans la salle du restaurant. Les choses se passent donc plutôt bien. En revanche, le vapotage passif existe. Si vous vapotez dans votre voiture avec votre enfant sur le siège arrière, et si votre vape est chargée en nicotine, on peut retrouver de la nicotine dans l’urine de votre enfant. Il faut donc vapoter avec discernement. Il existe beaucoup d’endroits où le vapotage est interdit. Mais là où il est autorisé, il faut le faire avec discernement pour protéger les autres.

Et concernant les effets du vapotage passif sur la santé ?

Il n’y a pratiquement rien de démontré. L’avantage considérable de la vape, c’est que quand vous vapotez, les particules disparaissent vite, contrairement à la cigarette. Le vapotage passif peut être désagréable, à cause de l’odeur… mais on est davantage sur le discernement que dans le risque pour la santé. Alors que dans le tabagisme passif, on est dans le risque pour la santé avéré. La fumée de tabac passive est classée cancérogène catégorie un par l’International Agency for Research on Cancer (IARC).

(1) Rapport publié fin juillet 2019.

 

 

écrit par Nicolas Gehin