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Charlotte Casiraghi
Passion philo

EVENEMENT/Ses interventions dans la presse sont rares et chaque mot pesé. Charlotte Casiraghi a accepté de parler à L’Observateur de Monaco de sa quête existentielle. Avec ferveur.

A Monaco, on l’a vue grandir année après année, au fil des sorties officielles de la famille princière. Toujours présente aux fêtes nationales, c’est sous le chapiteau de Fontvieille puis sur le port que l’on pouvait la croiser en juin : la cavalière n’a pas manqué un Jumping monégasque depuis la création. Aujourd’hui, à 30 ans, c’est au pupitre des Rencontres Philosophiques de Monaco, qu’elle se tient et fait partager sa passion pour la philosophie. Un projet ambitieux mis en place et défendu depuis deux ans avec un panel de choix : les philosophes Robert Maggiori, Raphael Zagury-Orly et Joseph Cohen en cofondateurs ; Cynthia Fleury ou encore Marc Crépon en intervenants… Le 15 décembre, elle accueillait encore au théâtre Princesse Grace la sociologue Anne Gotman, l’écrivain Catherine Millet et l’historien-philosophe Georges Vigarello. Le thème de la rencontre ? Sculpter son corps ; le corps sportif, érotique et esthétique…

La poésie comme premier amour

Cette arrière-petite-fille de Pierre de Polignac, ami de Marcel Proust — avec qui il a partagé une relation épistolaire —, a baigné dans l’art et la culture depuis sa plus tendre enfance. « J’ai eu la chance, grâce à ma mère, d’avoir accès très tôt à la culture et la littérature, ce qui m’a permis de me forger un goût pour l’esprit critique », raconte de sa voix chaude, la jeune femme. Ses premières inclinaisons allaient vers la poésie, qui la bouleversait. Grandissant à Saint-Rémy de Provence et Fontainebleau, elle a développé d’ailleurs « une fascination pour Baudelaire et Rimbaud, des poètes urbains » qui ne l’a toujours pas quittée et avaient éveillé chez elle une passion pour Paris, « ville de mystères ».

L’adolescente, toujours plongée dans les livres, aimait noircir des carnets. « Le papier est mon univers. L’écriture mon moyen d’expression. C’est un espace de liberté qui permet de résister et de se réaffirmer. » Dans Philosophie magazine, la jeune femme parle à André Comte-Sponville de l’origine de sa quête métaphysique. Lorsque l’essayiste lui demande si la philosophie a chez elle un ancrage biographique, Charlotte lui répond avec beaucoup de sincérité. « L’inquiétude et l’angoisse existentielle font partie de la vie de chacun. Mon expérience personnelle a été faite d’événements tristes, comme la mort précoce de mon père, mais ce sont des choses qui arrivent à tout un chacun, peu importe d’où il vient. La solitude, je l’ai ressentie assez tôt, adolescente, et c’est ce qui m’a poussée vers l’introspection, d’autant que j’avais un tempérament qui m’inclinait à l’analyse. Plus tard, la compagnie des philosophes m’a donné l’impression que je n’étais pas seule. Je crois que cela tient plus à ma sensibilité personnelle qu’au fait que je viens d’une famille en effet un peu particulière. »

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© Photo MONTBLANC

Rencontre

Avant même d’accéder à la classe de terminale, Charlotte lit Platon, dévore Jean-Paul Sartre. Au lycée François Couperin, elle suit les cours de philosophie de Robert Maggiori, également critique littéraire au journal Libération. La jeune fille peut alors développer son désir de philosophie, disséquer Sartre, Nietzsche ou Freud. Robert Maggiori dit d’elle que c’est la meilleure élève qu’il ait eue en quarante ans de carrière. Modeste, la jeune femme « botte en touche », se bornant à indiquer que son professeur avait perçu son désir « d’aller plus loin que les ouvrages classiques »… Charlotte décrochera son bac littéraire avec une mention très bien, avant de rentrer en hypokhâgne au lycée Fénelon de Paris, malgré un “simple” 14 au bac de philo. « Par panique de l’épreuve, j’avais étonnamment choisi le thème sur l’Etat que je maîtrisais le moins… Je pensais avoir 5… » se souvient-t-elle en riant.

Perfectionniste

La jeune fille se destine à l’enseignement et à la recherche. Mais après une licence de philosophie, celle que Robert Maggiori voyait poursuivre en thèse arrête. « Je suis très perfectionniste, je me mettais trop de pression pendant les examens. J’avais besoin de faire une coupure… » analyse-t-elle aujourd’hui. Après un passage dans l’édition chez Robert Laffont et le journalisme — elle a créé la revue Ever Manifesto avec deux amies —, elle se consacre à ses projets philosophiques. Son leitmotiv : transmettre cette discipline souvent jugée aride au grand public, en dehors du cadre universitaire. « Ce que je désirais le plus, ce n’était pas emmagasiner des connaissances mais les partager. » Germe alors l’idée de créer un prix de philosophie avec Robert Maggiori. « Finalement, cela s’est transformé en vraie entreprise » avec, dès 2015, l’organisation des Rencontres philosophiques — dont le comité d’honneur rassemble des sommités intellectuelles, de Hélène Cixous à Pierre Nora, en passant par feu Umberto Eco ou Amartya Sen, prix Nobel d’économie —, englobant des ateliers thématiques, un colloque et des publications.

« En deux ans, j’ai rencontré les philosophes universitaires les plus brillants, lu beaucoup de livres. J’ai parfois l’impression d’être encore à l’université… », plaisante la jeune femme, qui n’a pas hésité une seule seconde à monter le projet à Monaco. « La Principauté a toujours représenté une terre d’accueil pour des projets d’avant-garde. C’était une évidence de poursuivre cet héritage historique ici. » Charlotte Casiraghi prend les choses très au sérieux, qu’il s’agisse du choix des thèmes ou des intervenants, elle enchaîne les réunions avec les trois philosophes, Robert Maggiori, Raphael Zagury-Orly et Joseph Cohen. « Nous sommes en contacts permanents. La discussion est démocratique. Notre projet est le fruit d’un travail d’équipe, d’un choc des sensibilités. Si l’un de nous est contre une idée, on change de cap », raconte-t-elle. Le premier consensus s’est fait autour du thème de l’amour, un thème universel et fédérateur qui permettait de « toucher à des questions centrales sur la religion, la politique et l’intime ». Marquée par les livres du philosophe d’origine coréenne Byung-Chul Han, elle a elle-même publié une chronique sur la difficulté d’aimer dans une société hyperconnectée, saturée d’images.

Dans cette logique de transmission et d’apprentissage, les Rencontres Philosophiques de Monaco inscrivent également leur projet pédagogique avec les enfants. « On peut commencer à transmettre très tôt, dès la grande section de maternelle. Dès lors qu’il peut formuler des pensées de façon claire, l’enfant peut tenir des raisonnements philosophiques. C’est même naturel chez lui… A Monaco cette année, notre projet s’adresse aux grandes sections de maternelle et toutes les classes de CM2. »

Quand elle n’a pas le nez dans les essais philosophiques, Charlotte est l’égérie de Gucci et de Montblanc. « J’ai la chance de pouvoir combiner différentes expériences », dit-elle. Elle s’investit aussi au conseil d’administration de la fondation François-Xavier Bagnoud, présidée par sa marraine Albina du Boisrouvray, l’un des rares programmes d’éradication de la pauvreté qui fasse ses preuves depuis 27 ans. « Je suis très concernée par le statut des femmes. J’accompagne la réflexion de ma marraine sur l’extrême pauvreté. Il faut aider les femmes en détresse, leur donner des conditions matérielles décentes pour que leurs enfants puissent être enveloppés par la douceur. Un enfant qui a manqué d’attentions maternelles, de fiabilité, va être plus exposé à la violence. C’est l’état d’urgence de la vie. Cela doit être une préoccupation politique majeure », pense la Monégasque. Toujours avec la même passion.

 

AGENDA/ 

En quelques dates

• Parution du Cahier n° 2 en janvier 2017

• Prochains ateliers : jeudi 12 janvier de 19h à 21h au théâtre des Variétés. Les robots ont-ils un corps ? Jeudi 9 février : Dans quel état est le corps ? Jeudi 16 mars : Langage des corps. Jeudi 27 avril : Le corps émoi.

• Semaine de la philosophie du 6 au 10 février. Ateliers « les petits philosophes » classes de GS et CM2 des écoles de Monaco, animés par Edwige Chirouter et les membres fondateurs

• Conférence le mercredi 8 février 2017. La philosophie rajeunie, les petits philosophent. 18h30 – 20h30, au Lycée technique et hôtelier. 7 allée Lazare Sauvaigo.

• Remise du Prix lycéen : mardi 6 juin 2017

• Colloque des Rencontres philosophiques de Monaco. Mercredi 7 juin et jeudi 8 juin 2017.

 

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© Photo MONTBLANC

Interview flash/

« Je vis avec le désir de comprendre »

Pratiquez-vous la philosophie au quotidien ? Avez-vous des mantras ?

Je ne me lève pas le matin en pensant à Nietzche, en regardant le ciel, et en me disant que je suis en contact avec l’éternel retour (rires)… Je ne conçois pas la philosophie de cette façon. La philosophie m’anime et m’habite et lorsqu’on est bouleversé par un texte ou une pensée, on ne peut pas compartimenter. Je vis effectivement avec le désir de comprendre. Cela fait partie de l’être que je suis.

Vous avez fondé un magazine, Ever Manifesto. Pensez-vous retourner à l’écriture ou au journalisme ?

Nous avions fondé avec deux amies ce projet éditorial autour de la mode, la photographie d’art, le design, avec une clé de lecture écologique. Cela me manque mais je ne peux pas démultiplier les projets, et les Rencontres philosophiques sont ma priorité. J’écris aussi dans le Cahier que nous éditons, des interviews comme ce fut le cas récemment avec le philosophe Marcel Conche, Michel Serres…

Vous êtes l’égérie de Gucci et Montblanc. Quel est votre rapport à l’image, à la beauté, dans un monde où les canons de beauté sont justement très stéréotypés ?

On parle de la dictature de la jeunesse, du corps parfait, et il est vrai que cela fait partie de l’aspect commercial d’une forme d’industrie. Personnellement, je travaille avec des marques qui ont un héritage : Montblanc l’écriture — l’un des partenaires des Rencontres Philosophiques — et Gucci le cheval. Je suis très fière de travailler avec ces très belles marques, mais je suis consciente que c’est éphémère.

Vous avez indiqué dans Vanity Fair que vous n’aimiez pas le mot féministe. Pourquoi ?

Ce n’est pas que je n’aime pas le féminisme, mais ce qui m’intéresse, c’est le dialogue entre le féminin et le masculin. On ne va pas mener une guerre des sexes ! Il faut rendre possible la singularité de chacun. Evidemment, c’est parfois plus complexe pour les femmes de construire un destin singulier.

écrit par Milena