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Charles Sultan : « C’est un scandale sanitaire »

Prix mondial d’endocrino-pédiatrie en 2011, le professeur Charles Sultan dénonce depuis des années les effets des pesticides sur la santé. Le responsable du groupe INSERM CHU de Montpellier, qui sort une nouvelle étude le 1er juin, demande aujourd’hui l’interdiction pure et simple de ces produits chimiques qui vont contaminer l’homme à travers l’air, l’eau et les aliments. Au nom de la survie de l’espèce.

 

Comment ont commencé vos travaux sur l’impact des pesticides sur la santé ?

L’histoire a commencé en 1998. Le « pape » des perturbateurs endocriniens, Niels E. Skakkebaek, a lancé un projet européen en 1999 sur le thème « environnement, santé et enfant ». Il m’a demandé de représenter la France car nous avions une longue expérience dans les anomalies de l’indifférenciation sexuelle et les malformations génitales du petit garçon. Nous avions en charge d’analyser le lien entre les malformations des nouveaux nés masculins et la profession et l’habitation des parents. Nous avons étudié 1 500 nouveaux nés. Notre étude publiée dans Human Reproduction a établi qu’un enfant vivant dans un environnement contaminé a 4 à 5 fois plus de risques de développer une malformation génitale à la naissance !

 

Quel type de malformations ?

Il existe deux types de malformations. La première, c’est le micropénis. Quand la verge est d’une longueur inférieure au standard de la littérature internationale (soit 2,5 cm à la naissance et entre 6 et 8 cm pour un adulte au repos). La deuxième, c’est l’hypospadias. Concrètement, la verge étant malformée, le petit garçon est obligé d’uriner par la base, et non par l’extrémité. Il est donc contraint d’uriner assis, comme une petite fille, ce qui peut créer des phénomènes psychologiques… Mais la malformation génitale n’est que le haut de l’iceberg…

 

Comment cela ?

L’atteinte du testicule est plus profonde et se manifestera à l’âge adulte. Un testicule fœtal agressé, c’est un testicule qui risque de développer à 20 ans un cancer ! Les perturbateurs endocriniens ont introduit un nouveau concept en médecine. Ils ont montré qu’on pouvait avoir une pathologie adulte dont l’origine se situait chez le fœtus.

 

Comment est né ce concept ?

La conjonction de 4 éléments a présidé à l’édification des perturbateurs endocriniens. Premier d’entre eux : la dévirilisation de tous les acteurs de la faune sauvage. Les poissons se dévirilisent et deviennent hermaphrodites dans des eaux qui contiennent des pesticides. Les grenouilles se dévirilisent quand elles boivent l’eau des ruisseaux contaminés. Elles sont d’ailleurs en voie de disparition. On a même rapporté des alligators de Floride, qui étaient incapables de se reproduire parce qu’ils buvaient l’eau des orangeraies chargées de pesticides ; on a dosé des pesticides 10 à 20 fois plus concentrés que ceux des alligators de zoos ! On a même observé que des cailles mâles, qui s’abreuvaient dans des rivières, couvaient des œufs… L’exemple le plus caricatural est l’ours blanc d’Alaska. En buvant l’eau de la calotte glaciaire, il absorbe les pesticides du Middle Ouest américain poussés par les courants et se répandent sur l’Alaska. Ou ils mangent des poissons contaminés.

 

Quel autre paramètre a joué dans votre observation ?

Il y a eu l’effet Distilbène. On s’est rendus compte que les « garçons Distilbène », dont les mères ont consommé ce médicament, présentent une proportion anormalement élevée de micropénis, de cryptorchidie (l’absence du testicule dans la bourse) et d’hypospadias (non fermeture de la verge). Cela signifie qu’un xénoœstrogène (un œstrogène de synthèse) tel que les pesticides est capable d’induire des malformations génitales ! Toutes les études publiées depuis 15 ans ont montré que de très nombreux pesticides ont une action anti-androgène. Les données expérimentales montrent ainsi que les mâles sont dévirilisés et les femelles hyperféminisées.

 

A quelle échelle ?

Les données épidémiologiques montrent que les pathologies de dévirilisation ont augmenté depuis quelques années à travers toute la population. Pour l’hypospadias, on a doublé en 30 ans la prévalence. De plus, la France est le premier utilisateur au monde de pesticides par rapport à sa surface agraire, avec 80 000 tonnes par an ! Au Grenelle de l’environnement, on avait promis de réduire de 50 % l’utilisation de pesticides. Contrairement à ce qui avait été annoncé, l’an dernier, la vente de pesticides a augmenté de 11 %. Incontestablement, nous sommes dans une situation catastrophique.

 

Concrètement, quels effets les pesticides ont-ils sur l’homme ?

Ils prennent la place des œstrogènes et entraînent l’effet des oestrogènes : ils font donc pousser les seins, augmentent l’utérus, font pousser le tissu adipeux… Certaines de ces substances vont bloquer l’action des androgènes : ils bloquent la différenciation sexuelle chez le fœtus masculin. Mais ce n’est pas tout : toute mon inquiétude pour les années à venir vient du fait qu’ils diminuent les défenses immunitaires. Et certains d’entre eux sont cancérigènes. Sans compter qu’ils peuvent avoir une transmission transgénérationnelle. Qu’est-ce qui nous prouve que les pesticides ne vont pas avoir une action sur plusieurs générations ? C’est un scandale sanitaire en perspective. Il faut alerter la population.

 

Vos dernières études sont publiées le 1er juin. Que prouvent-elles ?

En 2004, nous avions déjà annoncé dans une interview à Libération que de nombreuses petites filles de 7 ou 8 ans venaient dans nos services hospitaliers pour puberté précoce. A l’époque, personne ne nous a cru. Aujourd’hui, nous assistons à une véritable épidémie. Dans nos services, on est passé de 15 à 150 cas annuels de puberté précoce en 20 ans.

 

Quels problèmes médicaux provoque la puberté précoce ?

Ces entrées en puberté précoce soulèvent des problèmes multiples. Des problèmes médicaux bien évidemment : une petite fille qui a une puberté précoce va avoir un risque plus important d’être obèse, d’avoir des troubles cardiovasculaires et des insulinorésistances. Par ailleurs, il existe des risques psychologiques : on connaît le bouleversement hormonal de la puberté… Quand elle survient trop tôt ou trop vite, les problèmes vont chez ces petites filles jusqu’au dégoût de leur corps (dysmorphophobie). Et cela s’accompagne de problèmes psychiatriques : les adolescentes vont consommer des drogues, avoir un comportement sexuel débridé, courir le risque d’avoir des grossesses dès le primaire. L’entrée en puberté précoce fait le lit de la violence et de la délinquance. Avec un impact sociétal indéniable : en raison de l’hypersexualisation de la société, il y a aujourd’hui des soutien-gorge push up et des strings pour des petites filles de 6 ans ! C’est effarant. Ça dépasse largement le phénomène des mini-miss. La mode s’est emparée de l’entrée en puberté précoce.

 

Et pour les garçons ?

On a travaillé sur l’hypospadias (non fermeture de la verge, N.D.L.R.) pendant 4 ans. L’étude porte sur les CHU de Montpellier, Nimes, Marseille et Nice. Nos résultats, qui sont publiés par la revue European Urology Platinum (1), sont inquiétants. On montre que la prévalence de l’hypospadias est en augmentation constante. Il y a un lien entre la prévalence et les zones à risque (exposées aux pesticides). On arrive à des facteurs de risque supérieurs à 10, ce qui ne se voit jamais dans des études épidémiologiques !

 

Vous aviez déjà indiqué que certaines professions (agriculteurs) et zones étaient plus exposées. C’est plus dangereux de vivre à la campagne qu’en ville finalement ?

Différents facteurs rentrent en ligne de compte. La profession du père et de la mère et l’habitation sont importants mais la contamination intérieure aussi ! Il y a une contamination domestique avec l’utilisation de détergents, crèmes, déodorants, teintures…

En revanche, ce qui nous préoccupe, c’est que selon la cartographie de l’utilisation des pesticides en France qu’a réussi à se procurer un journaliste, la plus grande utilisation se situe dans le Sud de la France. Elle serait 7 fois plus importante par rapport à d’autres régions de France, en raison de l’agriculture intensive !

 

Que faut-il faire selon vous pour éviter ces effets nocifs sur la santé ?

Avec le député Gérard Bapt, nous avions créé l’appel de Montpellier dans lequel nous demandions la diminution de l’usage des pesticides. Je souhaite maintenant leur abrogation. Ce sont des produits dangereux pour la survie de l’espèce. L’homme est en voie de disparition. C’est un véritable scandale sanitaire auquel nous assistons.

 

Et si les autorités ne font rien ?

Gérard Bapt dépose un projet de loi pour supprimer les néonicotinoïdes, des pesticides qui tuent les abeilles. Après un flop au sénat, il va se battre à l’assemblée nationale. Il faut des groupes de pression supérieurs aux lobbys industriels qui brassent des milliards d’euros.

 

(1) L’impact factor de cette revue scientifique (soit le calcul qui estime indirectement sa visibilité) est de 12,6, donc élevé.

écrit par Milena