Photo d'époque

« Cet hôpital possède une âme »

Vue de l’Hôtel Dieu à la fin de sa construction en 1902. © Photo Archives du Palais

HISTOIREMathilde de Sevelinges, salariée au centre hospitalier princesse Grace (CHPG) depuis 1975, vient de signer avec Michel Gramaglia, un livre (1) historique sur cet hôpital. Une première. Interview.

Comment vous vous êtes lancé sur ce projet ?
Après avoir fait l’école d’infirmière à l’hôpital de Monaco en 1975, j’ai été successivement infirmière, infirmière hygiéniste, cadre de santé et cadre supérieur. Bref, j’ai effectué toute ma carrière au centre hospitalier princesse Grace (CHPG) où je travaille encore, après une disponibilité de deux ans.

Et aujourd’hui ?
Désormais je suis chargée de mission auprès de la direction du CHPG. Comme j’ai passé plus de temps au CHPG qu’à la maison, un véritable attachement s’est créé. Parce que cet hôpital possède une âme. Du coup, beaucoup d’anciens sont sensibles aux évolutions qu’a connu le CHPG. Voilà pourquoi il était important de laisser une trace de cette histoire. Surtout qu’on est à la veille du lancement des travaux du nouvel hôpital.

L’origine de ce livre ?
L’idée de ce livre est venue après l’organisation par l’association des agents hospitaliers monégasques (AAHM) d’une expo photo inaugurée par la princesse Stéphanie fin 2007. A la disparition de ma grand-mère qui avait fait ses études d’infirmière en 1939 à l’hôpital de Monaco, j’ai retrouvé pas mal de photos et de documents d’époque. De plus, mon passage au service technique m’a beaucoup sensibilisée aux différents bâtiments qui composent cet hôpital. Surtout qu’ils vont disparaître pour laisser la place au nouveau CHPG.

D’où venaient les photos de cette expo ?
J’avais un certain nombre de photos. Ensuite, j’en ai trouvé d’autres en rencontrant des retraités du CHPG, mais aussi des collectionneurs de vieilles photos. Puisque l’hôpital a souvent été le thème de beaucoup de cartes postales. De plus, j’ai aussi sollicité l’association des cartophiles, le fonds régional, la médiathèque et le palais princier bien sûr. Car la famille princière a toujours été très attachée à cet hôpital.

Et pour vérifier vos informations ?
La presse de l’époque m’a aidé : notamment Nice Matin qui a publié beaucoup d’articles dans lesquels ils racontent chaque restructuration de l’hôpital. Ensuite, j’ai croisé ces articles avec les témoignages de toutes les personnes que j’ai pu rencontrer pour valider mes informations. Ce qui m’a permis de pouvoir écrire avec Michel Gramaglia le tout premier livre sur l’histoire de l’hôpital de Monaco. De sa construction en 1902, jusqu’en 2003.

Combien de temps de travail ?
10 ans. Puisqu’au départ, j’avais accumulé des documents, sans idée précise pour leur exploitation. Fin 2007, il y a eu cette expo photo. Après, il faut compter près de 2 ans de travail supplémentaire. Sachant que j’ai fait ce travail sur mon temps libre et qu’il s’agit de mon premier livre.

Le déclic qui vous a donné envie d’écrire ?
Lors de la visite privée du prince Albert en 2007, il s’est montré très intéressé par ces archives et les photos exposées. Comme le prince est très attaché au patrimoine de Monaco, il a suggéré à l’AAHM d’en faire un livre. Et puis, cet hôpital, c’est aussi quelque chose de familial.

Mathilde de Sevelinges

TETUE/« Il faut beaucoup de courage et de volonté pour aller au bout de cette aventure. D’ailleurs, plusieurs fois j’ai failli arrêter, car je pensais que je n’y arriverai pas. Mais comme je suis têtue… » Mathilde de Sevelinges. Chargée de mission au CHPG. © Photo DR

C’est-à-dire ?
Ma belle-mère, ma belle sœur et la tante de mon mari étaient infirmières dans cet hôpital. Alors que ma fille est directeur adjoint du CHPG. Voilà pourquoi je lui ai dédié ce livre pour lui transmettre l’amour que j’ai pour cet hôpital. De plus, mes enfants et mon petit fils sont aussi tous nés au CHPG. Bref, il y avait un flambeau que je souhaitais transmettre.

Mais écrire n’est pas votre métier ?
C’est vrai. D’ailleurs, au départ, j’ai pensé à faire tout simplement le catalogue de l’exposition de photos qu’on a présenté fin 2007. Puisque j’avais tous les fichiers numérisés à ma disposition. Ce qui m’a permis de faire une première maquette assez développée de plusieurs centaines de pages. Mais le plus compliqué a été de trouver le financement pour réaliser ce livre.

Le budget nécessaire pour ce livre ?
Environ 20 000 euros pour un tirage fixé à 2 000 exemplaires. Au départ, on a demandé une subvention. Mais notre demande est tombée au moment où le gouvernement annonçait des restrictions budgétaires. En tout cas, notre président d’honneur, Jean-Joseph Pastor, nous a beaucoup soutenu. Mais aussi le conseiller pour les affaires sociales et la santé, Stéphane Valeri.

Comment vous avez pu financer ce livre ?
En cherchant un mécène. Donc j’ai envoyé près de 200 lettres. Finalement, c’est Michel Gramaglia qui a accepté de jouer le jeu. Il faut dire que son oncle, Marcel Gramaglia, a été anesthésiste à l’hôpital. D’ailleurs, j’ai travaillé avec lui pendant plusieurs années au bloc opératoire. Voilà comment j’ai été mise en relation en 2011 avec des professionnels de l’édition et un infographiste qui m’a beaucoup aidé. Restait ensuite 18 mois de travail pour finaliser ce livre.

Vous touchez des droits d’auteur sur ce livre ?
Non. Et si la vente de ce livre génère des bénéfices, tout l’argent sera reversé au CHPG, au profit de la lutte contre le cancer.

Le plus compliqué dans ce travail ?
Le directeur des archives et de la bibliothèque du palais, Thomas Fouilleron, m’a mise en relation avec Jacqueline Carpine-Lancre, qui est chargée des recherches historiques au palais. C’est elle qui m’a expliqué que tous les éléments de mon livre devaient être référencés. Ce qui nécessitait un gros travail de recherche dans les archives du palais. Une recherche qui a été très complexe.

Pourquoi aucun livre n’existait sur l’histoire de cet hôpital ?
Difficile à expliquer. A Monaco, beaucoup d’entités possèdent des archives. Mais ces archives ne sont pas forcément toujours ouvertes au public. Pourtant, ouvrir les archives est une bonne chose. Car on ne peut comprendre l’avenir qu’en se penchant sur le passé. Mais il faut beaucoup de courage et de volonté pour aller au bout de cette aventure. D’ailleurs, plusieurs fois j’ai failli arrêter, car je pensais que je n’y arriverai pas. Mais comme je suis têtue…

Comment vous avez choisi les photos de ce livre ?
Il y a plus de 200 photos. Mais c’est vrai qu’il a fallu faire des choix. Donc on a donné la priorité aux photos les plus anciennes, parce que ce sont aussi les plus rares. En revanche, on a été plus sélectif sur les photos plus contemporaines. Notamment dans les photos des travaux publics, qui étaient souvent des photos assez techniques. Mais c’est vrai que ce livre est essentiellement centré sur les photos et les vieux documents liés à cet hôpital.

Vous avez trouvé des documents rares ?
Oui. Notamment un document manuscrit pas daté, mais qui doit remonter à 1896, et qui fixe ce que doit être le nouvel hôpital de Monaco. Un projet de programme rédigé notamment par le docteur Colignon.

Photo d'époque

Terrassement du futur hopital en 1898. © Photo Archives du Palais

Pourquoi un nouvel hôpital à l’époque ?
Parce que le prince Albert Ier veut un nouvel hôpital moderne pour remplacer l’ancien hôtel-Dieu situé à Monaco-Ville. Du coup, le prince donne des terrains situés dans le quartier des Salines pour construire ce nouvel hôpital. C’est le 24 juin 1897 que le rapport de l’architecte Delefortrie, qui est aussi responsable de la construction du musée océanographique, est publié. Et cet hôpital sera vraiment innovant.

En quoi cet hôpital est innovant ?
Ce qui est innovant pour l’époque, c’est qu’une commission est créée avec pour mission d’aller visiter d’autres hôpitaux en Europe pour étudier ce qui est fait ailleurs. Bref, une véritable démarche scientifique est lancée. Ce qui est tout à fait dans l’esprit du prince Albert Ier.

Le résultat ?
Le projet de l’architecte sera modifié en conséquence. Et l’hôpital sera construit en seulement 4 ans, de 1898 à 1902. Ce qui est une belle performance à l’époque.

Comment s’appelle cet hôpital ?
Il est baptisé hôpital Albert Ier. Mais aucun document suffisamment précis permet de savoir à quelle date exacte il a pris ce nom.

Les caractéristiques de cet hôpital ?
Il est au mieux de ce qui existe à l’époque. Tout a été bien pensé : les revêtements sont lavables, des siphons de sol ont été installés, les circuits sont déjà prévus pour le matériel… De plus, cet hôpital est construit autour de plusieurs pavillons. Car à l’époque, il n’y a pas d’antibiotiques. Du coup, les maladies infectieuses sont cantonnées dans deux bâtiments, Herz et Bel Air, pour gérer les contagieux et les tuberculeux. Ouvert en avril 1902 avec 120 lits, cet hôpital a été pensé par rapport au Monaco de l’époque. D’ailleurs, dans le rapport, à l’époque, ils sont persuadés qu’on n’ira jamais au-delà de 120 lits.

Comment a évolué cet hôpital ?
Il y a eu plusieurs grandes étapes. Pendant les 30 premières années, on augmente le nombre de bâtiments pour accueillir de nouvelles disciplines. En 1929, l’école d’infirmière est créée par le prince Louis II, poussé par la princesse Charlotte. Après la deuxième guerre mondiale, certains pavillons de l’hôpital sont endommagés et le personnel est affamé. Mais l’avènement du prince Rainier III va redonner un nouvel élan.

Comment ?
En 1949, il inaugure un nouveau bâtiment, le pavillon Rainier III, réservé à la médecine infantile. De nouvelles spécialités sont créées et l’hôpital est restructuré. Alors que les salles communes sont cloisonnées pour créer des box de soins. Ensuite, les laboratoires et les plateaux techniques sont modernisés.

Des travaux sont relancés ?
Au début des années 1950, une première tranche de destruction et de reconstruction est lancée sur une partie des bâtiments. Ce qui permet de construire la fameuse polyclinique princesse Grace. En 1958, l’hôpital prend le nom de centre hospitalier princesse Grace (CHPG). Puis, en 1963, le prince Rainier lance la construction de la résidence du Cap Fleuri, sur la commune de Cap d’Ail qui regroupe aujourd’hui une maison de retraite et trois unités de moyens et longs séjours.

D’autres étapes importantes ?
En 1979, des pavillons anciens sont détruits. Ce qui permet d’inaugurer le pavillon princesse Charlotte en 1986, construit sur 7 étages. Avec le Cap Fleuri, le CHPG dispose alors d’environ 600 lits, contre 120 en 1902.

Entre 1975 et aujourd’hui, quels sont les travaux qui vous ont le plus marqué ?
La construction du pavillon princesse Charlotte. Parce que j’ai travaillé dans l’ancien bloc opératoire qui était dans une tour qui n’existe plus. Et je peux vous dire que tout a changé avec un plateau technique de qualité. Avec notamment l’arrivée de la résonance magnétique, la séparation des blocs opératoires… Au fond, c’est dans les années 1980 que l’hôpital prend son envol sur le plan du développement du plateau technique. Avec l’arrivée de spécialistes de très haut niveau.

Votre livre ne parle pas du projet de nouvel hôpital ?
Non. Mais le prince Albert est dans la lignée des autres princes. C’est avec lui qu’arrivera ce nouvel hôpital. Avec un désir de développer la recherche médicale et les nouvelles techniques, dans un bâtiment performant et écologique. Bref, on retrouve dans son discours, l’approche de son aïeul. Finalement, d’Albert Ier, au prince Rainier à Albert II, il y a un véritable fil conducteur.

Les principaux enjeux de ce nouvel hôpital ?
Il faudra transmettre à ce nouveau CHPG l’âme de l’ancien hôpital. Comme il sera sur le même site, les bases seront là. Une certitude, on ne pouvait plus continuer avec le CHPG tel qu’il est aujourd’hui. Comme il est réparti sur plusieurs pavillons, pas forcément tous sur le même niveau, on se retrouve avec des circuits alambiqués et des bâtiments anciens qui ont souffert. En tout cas, il faudra que le nouveau bâtiment soit évolutif.
_Propos recueillis par Raphaël Brun

(1) Monaco, notre hôpital de Mathilde de Sevelinges et Michel Gramaglia (Editions Maria de Isasi), 208 pages, 15 euros.
Disponible au CHPG, au Cap Fleuri et chez les marchands de journaux à Monaco.