caroline bergonzi

Caroline Bergonzi, L’instinct créatif

CULTURE/Elle peint, sculpte, et fabrique des bijoux d’art… L’artiste monégasque Caroline Bergonzi partage sa vie entre Monaco et New York, tout en préparant un projet à Pékin.

 

Ne vous fiez pas à son élégance… Lorsque l’on rencontre Caroline Bergonzi, chic et charmante quadra au brushing impeccable, difficile d’imaginer que la jeune femme aime passer des heures dans ses ateliers (ou sur un échafaudage) vêtue d’un bleu de travail, « couverte de poussière », et avec un imposant masque à souder sur le visage… Et pourtant, c’est dans cet environnement, plutôt viril, que cette artiste protéiforme éprouve un « plaisir » — quasi charnel à l’entendre — à créer. Sculpter du métal, réaliser des portraits, ou fabriquer des bijoux d’art… Celle qui n’avait jamais projeté de faire de l’art à plein temps, affiche désormais 250 œuvres au compteur : « Je n’avais aucunement l’intention de devenir artiste professionnelle. Mais l’art m’a toujours rattrapée. Dessiner, créer… c’était instinctif. Presque comme une maladie mentale. Une résurgence systématique. Une sorte de pulsion interne. »

Loin de l’art

Ses études, sur papier, n’ont pourtant rien d’artistique. A 17 ans, une fois le bac scientifique en poche, Caroline Bergonzi suit pendant deux ans une prépa HEC au lycée Pasteur à Neuilly, avant d’intégrer l’Institut supérieur du commerce (ISC) de Paris, « option finance ». Effectivement. Très loin de l’art… Son souhait : « Connaître tous les outils pour devenir entrepreneur et être indépendante. Je voulais faire également des études généralistes. J’ai toujours eu besoin d’avoir une grande perspective sur les choses. Le côté universel, et compréhension globale du monde. » En école de commerce, elle met tout de même son premier pied — artistique — à l’étrier. Ses stages, elle les réalise chez des grands couturiers. Christian Lacroix et John Galliano, notamment. Son sujet de thèse : « La finance dans la haute couture et les nouveaux designers. » Séduit par cet univers, Caroline Bergonzi intègrera ensuite l’Institut français de la mode. « Un vivier de la haute couture à Paris », décrit-elle.

Papy Raymond

Mais son instinct créatif n’est jamais très loin. Présent, en toile de fond, toute sa vie. Enfant d’abord, « son mentor », était son grand-père. Raymond Bergonzi. C’est lui, le premier, qui lui transmet le goût des arts visuels. « Il travaillait au gouvernement mais passait beaucoup de temps dans son atelier et dans sa maison à la Turbie. Je l’observais peindre, sculpter, travailler la céramique, le bois. Il m’a initié de façon ludique à ces techniques ». Au lycée Albert 1er, cette élève studieuse dessinait sans cesse sous les yeux des professeurs. « Je dessinais tout en écoutant les cours. Je m’asseyais volontairement au premier ou au deuxième rang. Les enseignants me laissaient faire. Au fond de la classe, ils m’auraient probablement sanctionnée. » A l’école de commerce, elle se souvient d’une vie associative très intense. Preuve de sa fibre artistique : la jeune femme y organisait chaque année des défilés de costumes temporaires crées « avec du papier adhésif ou du matériel recyclé. Pour la petite anecdote, lorsque je revenais à Monaco, on me demandait souvent comment se passait mon école d’art ? Je devais rappeler à chaque fois que je faisais des études de finance… », se souvient-elle amusée.

Loin du cocon

En 1998, Caroline Bergonzi, alors âgée de 25 ans, pose ses valises à New York. « Subjuguée », dit-elle par cette ville qui ne dort jamais. Pendant quelques années, elle travaille dans la mode, aux côtés de photographes et de directeurs artistiques. En parallèle, elle commence à peindre. En toute discrétion. Sans montrer son travail à qui que ce soit. « Je prenais la vie jour après jour. C’était une sorte d’improvisation quotidienne. J’étais lancée comme sur des rails… Les projets apparaissaient les uns après les autres. Et presque malgré moi, j’ai fini par faire de l’art à temps plein. » Loin du cocon monégasque, et du « confort » matériel que sa nationalité pouvait lui procurer, Caroline Bergonzi préfère croquer la Grosse pomme à pleines dents. Malgré une vie — elle le reconnaît — globalement « solitaire », et ponctuée de quelques « galères ». « Trouver un appartement par exemple, ou se soigner. Pendant 10 ans, je n’avais pas de couverture médicale. » Pas de quoi abattre la jeune femme qui a le sens du défi chevillé au corps : « Je suis motivée par une sorte d’esprit d’héroïsme qui me vient sans doute de mon père qui était cardiologue à Monaco et qui, de ce fait, sauvait des vies. Si je trouve un défi juteux, en général, je le saisis. Je choisis toujours la voie la plus difficile. C’est pour cette raison aussi que j’ai sans cesse besoin de maîtriser des nouvelles techniques artistiques. »

Hors des clous

A Monaco, elle y revient souvent. Pour se ressourcer. Et voir sa famille. « J’aime beaucoup cette dualité. Avoir à la fois une vie à Monaco où tout est parfaitement à sa place. Dans une sorte d’harmonie absolue. Et mener une vie à New York, une ville de système D et d’improvisation. » Pas question pour elle de choisir un lieu stable. « Il est extrêmement énergisant de passer d’un mode de vie à l’autre », assure-t-elle.

Dans la fratrie, Caroline Bergonzi, est celle qui a sans doute le parcours le plus hors des clous. Son frère, Régis, est avocat à Monaco, et sa sœur, Julie, a travaillé durant 12 ans dans une banque privée. Quant à son père cardiologue, elle le décrit comme « une personne extrêmement discrète et très efficace dans le soutien des autres. Il est décédé il y a 8 ans. La Cathédrale était d’ailleurs remplie à ses funérailles. C’était un pionnier dans la cardiologie, notamment au niveau des pacemakers. Il n’en n’a tiré aucune gloire, mais il a fait avancer les choses dans ce domaine. » Sa mère, dentiste de profession, originaire du Massif central, est plus extravertie. Elle se souvient d’une femme élégante ayant « un grand sens du style », qui a lui transmis les valeurs du travail.

De Dalí à Klimt

Quant à ses références artistiques, elles sont multiples. Elle cite des artistes américaines comme Lee Bontecou, Alice Aycock ou Chakaia Booker. Dans les plus célèbres : Salvador Dalí ou encore Gustav Klimt. Elle apprécie le côté « doré » de ses œuvres, qu’elle associe à une idée de spiritualité. « Cela me rappelle que j’ai grandi à Monaco fascinée par le catholicisme, ou plutôt, l’expérience esthétique du catholicisme. J’ai toujours adoré les tableaux, les dorures, la température dans une église, le silence de paix absolue qui y règne », explique celle qui a pris des cours de catéchisme jusqu’au bac. Caroline Bergonzi est aussi esthétiquement fascinée par les armes et les armures. Les sabres japonais, les couteaux indiens, les épées arabes. Elle se dit proche de la philosophie japonaise wabi-sabi, qui valorise l’imperfection et l’usure du temps. « D’un point de vue émotionnel, je ne suis pas touchée par les œuvres parfaitement finies… » C’est en revanche un regard très critique qu’elle pose sur le marché de l’art. Elle fustige la logique « complètement marchande » qui domine désormais. « Les collectionneurs sont en fait des investisseurs qui achètent toute la collection d’un artiste. Ils gonflent ensuite superficiellement son nom, pour ensuite vendre tout, et passer à l’artiste suivant. Il n’y a plus beaucoup de place pour l’appréciation véritable de l’art. »

Sur ses 250 œuvres, celle dont elle est le plus fière est sans doute Metamorphosis, un phénix de cinq mètres de haut élaboré en acier et en bronze. Cette sculpture monumentale qui a nécessité un mois de travail dans une usine de Brooklyn est installée au Riverside Park de New York (non loin du fleuve Hudson) mais sera prochainement déplacée dans un parc à sculptures. Mais c’est désormais en Chine que le regard de Caroline Bergonzi est braqué. Un musée national à Pékin l’a conviée à faire une exposition solo l’année prochaine. L’artiste espère y présenter une œuvre monumentale. En attendant, peut-être, d’en créer une aussi pour Monaco.