Drogues-K2-Summit

Cannabinoïdes de synthèse
Un engouement qui inquiète

SOCIETE / Le rapport mondial sur les drogues 2013 confirme la montée en puissance des drogues de synthèse, vendues sur Internet. Faciles à trouver et moins chères, la chasse autour de ces substances est extrêmement compliquée, à Monaco comme ailleurs.

C’est l’un des grands enseignements du rapport mondial sur les drogues 2013. La consommation de drogues « classiques », comme la cocaïne ou l’héroïne, serait stable. En Europe, l’héroïne serait même en baisse. A l’inverse, les abus de médicaments sur ordonnance et de nouvelles substances psychoactives (NSP) enregistrent une progression inquiétante.

NSP
Pour la première fois, le nombre de NSP sous contrôle international est passé de 166 en 2009 à 251 mi-2012. Ce qui représente une hausse de plus de 50 %. Autre première : le nombre de NSP dépasse le nombre total de substances plus « traditionnelles » sous contrôle international (234) parmi lesquelles on trouve le cannabis ou la cocaïne par exemple. Commercialisées comme des « euphorisants légaux », les NSP se développent à une vitesse qui inquiète l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC). Autre caractéristique : en France, environ la moitié des NSP seraient proches de la famille des cannabinoïdes de synthèse.

Laboratoire
« Ces nouvelles drogues sont principalement de deux classes : les cathinones qui sont proches des amphétamines, de l’extasy et de la cocaïne. Et surtout, les cannabinoïdes de synthèse, une substance proche de la substance active du cannabis, qui sont les plus importants en terme de consommation comme l’est le cannabis végétal », explique le docteur Jean-François Goldbroch, chef de service adjoint en psychiatrie spécialisé en addictologie au centre hospitalier Princesse Grace (CHPG). Créés en laboratoire, les cannabinoïdes de synthèse parviennent à reproduire les effets du THC, qui est le principe actif du cannabis.

« Gorilla »
Comme le confirme le docteur Goldbroch, « depuis 2004, des sites internet les proposent comme alternative aux drogues illicites. Ces molécules sont intégrées dans des mélanges d’herbe vendus sous des appellations « Spice », « Herbal Incense », « K2 », « Blue Lotus », « Gorilla »… Mais aussi sous forme d’encens à brûler ou directement sous forme de poudre blanche ou brun jaune, dans des packagings rappelant du tabac à rouler. » Certains experts estiment que les effets de ces cannabinoïdes de synthèse sont 100 fois plus élevés que le produit d’origine végétal. Au moins deux raisons expliquent ceci, selon cet expert du CHPG : « L’intensité d’action de ces molécules est au moins quatre fois plus importante et plus puissante que le cannabis végétal en raison d’une fixation plus importante sur les récepteurs neuronaux, et les quantités de cannabinoides peuvent être très élevées, d’où des effets sur le cerveau souvent très puissants et dangereux. » Mais attention : la composition du produit acheté est souvent assez floue. Et on peut parfois trouver tout et n’importe quoi dedans.

Business
Finis les dealers dans la rue ou en boite. Désormais, les clients achètent tranquillement sur internet des cannabinoïdes de synthèse vendus à des prix hyper attractifs dans des emballages soignés, créés pour séduire le plus grand nombre. Compter une dizaine d’euros pour 6 joints. La livraison est ensuite effectuée par courrier postal. Du coup, le nombre de sites qui commercialisent ce type de produits est en pleine explosion : 170 en janvier 2010 à 314 en janvier 2011 pour passer à près de 700 en janvier 2012. Et ça n’est pas fini. Ce business très rentable est promis à un bel avenir car dans la plupart des cas, il reste parfaitement légal : « A l’heure actuelle, les représentants de la classe des cannabinoïdes de synthèse se comptent par centaines et ne sont pas, pour la plupart, d’usage illégal car les composés psychoactifs sont modifiés au fur et à mesure », souligne le docteur Goldbroch.

« Suspects »
De toute façon, les laboratoires hospitaliers ne sont pas capables de détecter ces cannabinoïdes de synthèse dans le sang ou dans les urines. Notamment à cause de « la quantité importante d’adjuvants présents dans les mélanges. On dispose aujourd’hui de peu de données concernant la durée de détection des métabolites. Mais devant des troubles de comportement suspects, on peut demander l’aide de laboratoires spécialisés », prévient Jean-François Goldbroch, tout en estimant que les risques pour la santé sont bien réels (voir encadré).

Saisies
Du point de vue de la loi, le flou juridique domine, comme le confirme le conseiller pour l’Intérieur, Paul Masseron (voir son interview par ailleurs) : « La prolifération de ces sites internet s’explique par le fait que les cannabinoïdes de synthèse bénéficient actuellement d’un flou juridique. »
A ce jour seulement trois formules sont répertoriées et interdites en France et à Monaco : « Certains pays contrôlent le « spice » et/ou d’autres cannabinoïdes de synthèse. En France, les JWH-018, HU-210 et CP-497 sont des drogues répertoriées », ajoute Paul Masseron. Insuffisant dans la mesure où, chaque mois, de nouvelles formules sont commercialisées. Surtout que ces produits sont vendus sous des formes très variées, du parfum d’intérieur aux pots pourris en passant par les herbes à brûler. Du coup, le travail des douanes est rendu très difficile. Ce qui n’empêche pas quelques saisies de courrier, au coup par coup. Une certitude, ce business a encore de beaux jours devant lui.
_Raphaël Brun

Cannabinoïdes de synthèse/
DANGEREUX ?

Les cannabinoïdes de synthèse sont-ils dangereux ? La réponse du docteur Jean-François Goldbroch, chef de service adjoint en psychiatrie spécialisé en addictologie au centre hospitalier Princesse Grace (CHPG) : « A faible dose, ces substances possèdent des propriétés euphorisantes : ébriété, distorsion des perceptions, sensation de paupière lourde, palpitation… A forte dose, on note des hallucinations, des réactions de type paranoïaque ou délirante et des crises d’angoisse. Les risques de décompensation d’un trouble psychotique, schizophrénie ou bipolaire, sont plus importants. L’usage répété entraîne plus de risques d’une diminution des facultés intellectuelles, d’une perte de motivation et de mémoire. Les risques d’overdose seraient probables étant donné la grande variabilité des mélanges en terme de quantité. A notre connaissance, il n’y a pas eu d’accidents à Monaco. Nous avons peu de données concernant la toxicité à une échelle plus importante. Mais une mortalité certaine commence à être répertoriée pour d’autres molécules de synthèse proche de la cocaïne et des amphétamines. »_R.B.

 

« Un flou juridique »

INTERVIEW / Si aucune saisie n’a pour le moment été réalisée à Monaco, le conseiller pour l’Intérieur, Paul Masseron, explique pourquoi la lutte
contre les cannabinoïdes de synthèse est très difficile.

Des saisies de cannabinoïdes de synthèse ont déjà eu lieu à Monaco ?
A ce jour, aucune saisie de cannabinoïdes de synthèse n’a été effectuée sur le territoire de la principauté.

Combien de formules de cannabinoïdes de synthèse sont interdites à Monaco ?
La législation monégasque en matière de produits stupéfiants, et plus précisément en matière de nouvelles molécules inscrites au tableau des substances illicites, suit l’évolution française. Actuellement, aucun des cannabinoïdes de synthèse n’est sous contrôle international en vertu de la convention des Nations unies sur les drogues, mais les JWH-018, JWH-073, HU-210, et CP 47,497 (ainsi que les homologues C6, C8 et C9) sont des drogues répertoriées dans certains États parties à cette convention. Certains pays contrôlent le « Spice » et/ou d’autres cannabinoïdes de synthèse : en France, les JWH-018, HU-210, et CP 47,497 sont des drogues répertoriées.

Comment faire face alors que chaque mois de nouvelles formules apparaissent et que le temps législatif est beaucoup plus long ?
Dans l’absolu, il s’agirait de légiférer plus rapidement sur le sujet en intégrant toutes les nouvelles substances synthétiques dans la longue liste des produits stupéfiants illicites, de telle manière à pouvoir constater des infractions et diligenter des procédures. En outre, l’idéal serait de pouvoir identifier les laboratoires produisant ces substances afin de les sanctionner et d’interdire par voie de conséquence la commercialisation de ces cannabinoïdes sous toutes ses formes et principalement sur les sites internet. Ce qui permettrait de pouvoir agir sur les sites spécialisés en ordonnant leur fermeture définitive.

Principalement vendus sur internet, comment limiter la livraison de ces produits en principauté ?
Concernant la livraison de ces substances en principauté par le biais d’internet, il est quasiment impossible d’intervenir auprès des organismes effectuant les livraisons tels que La Poste ou l’ensemble des prestataires comme DHL, TNT, Fedex, UPS… L’intervention sur les colis suspects en compagnie des douanes françaises, compétentes sur notre territoire, afin d’intercepter ceux contenant des substances prohibées puis d’interpeller les destinataires, nécessiterait de détecter les substances qui sont souvent indétectables par les chiens.

Certains de ces cannabinoïdes de synthèse seraient vendus comme des herbes à brûler ou des parfums d’intérieur, ce qui les rend vraiment impossible à détecter ?
Effectivement, puisque les chiens formés à la recherche des stupéfiants, détectent les substances illicites grâce à leurs molécules, notamment le THC pour le cannabis et ses dérivés. Ces substances de synthèse ne contenant pas cette molécule, elles sont indétectables. En revanche, il peut arriver que d’autres substances, également illicites, soient ajoutées au produit fini, rendant alors le produit en question détectable par les chiens.

Les laboratoires hospitaliers sont capables de détecter ces cannabinoïdes de synthèse ?
La plupart des laboratoires hospitaliers ne sont pas équipés pour effectuer ce type d’analyses très particulières. De plus, aucun test connu ne permet de détecter la majorité des cannabinoïdes de synthèse. Des méthodes d’analyse d’échantillons sanguins permettant la détection d’une prise récente de cannabinoïdes de synthèse sont disponibles dans certains laboratoires spécialisés, auxquels il peut être fait appel, notamment dans des procédures judiciaires. La détection de métabolites dans les échantillons d’urine est encore en cours de développement.

170 sites internet livraient des cannabinoïdes de synthèse en 2007 contre 700 en janvier 2012 : comment expliquer cette explosion ?
La prolifération de ces sites s’explique par le fait que les cannabinoïdes de synthèse bénéficient actuellement d’un flou juridique. La consommation de cannabis étant toujours prohibée en France et en principauté, l’arrivée sur le marché de ces produits, non encore interdits, peu chers, bénéficiant d’un marketing très élaboré, et touchant toutes les catégories d’âges, peut apparaître comme une alternative attractive. De plus, s’agissant d’un phénomène de mode, le prix de ces substances, très attractif également, suscite l’intérêt des nombreux usagers de cannabis.

Comment lutter contre la multiplication de ces sites internet ?
Pour limiter le développement de ces sites voire les éradiquer, l’idéal serait tout d’abord de légiférer pour inscrire ces substances dans la liste des produits illicites. Puis, après avoir identifié les sites en question, si tant est qu’ils soient hébergés en France ou en principauté, que la justice puisse ordonner leur fermeture définitive.

L’aspect prévention est important aussi ?
Afin de préserver les jeunes, qui reste la population la plus concernée par l’usage de ces substances, il faudrait que les parents pensent à installer des restrictions d’accès sur leur connexion internet et que les interventions de prévention en milieu scolaire réalisées en principauté, afin de sensibiliser les jeunes sur les problèmes de stupéfiants, soient poursuivies.

Prix attractifs, livraison à domicile, flou juridique… L’engouement pour ces cannabinoïdes de synthèse va continuer à grandir ?
Pas nécessairement. De nos jours, il est malheureusement devenu aisé de se fournir en cannabis. Les adeptes de la résine ou de la marijuana resteront certainement fidèles à ces produits également peu coûteux et n’essaieront ces nouvelles substances que par curiosité. Il est actuellement impossible de déterminer le nombre d’individus, quelque soit l’âge, qui sont consommateurs occasionnels ou réguliers de cannabinoïdes de synthèse. Aucune statistique n’est actuellement disponible en principauté concernant ces substances.
_Propos recueillis par Raphaël Brun