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Boris Cyrulnik : « Cette recherche du bonheur est une course au malheur »

Interview — Le 3 juin, à l’auditorium Rainier III, a eu lieu la conférence-débat “résilience et littérature” avec Boris Cyrulnik. L’Obs’ a rencontré le neuropsychiatre, auteur de La nuit, j’écrirai des soleils(1). Un ouvrage où il développe le principe de résilience par l’écriture. Entretien —

La nuit, j’écrirai des soleils est un livre où vous évoquez les déchirures d’écrivains célèbres. À travers ce dernier ouvrage, est-ce un remède à la vie, au bonheur dans un monde si pessimiste ?

Etre pessimiste ne veut pas dire que l’on soit malheureux. Etre pessimiste consiste à envisager le pire. Le système français est assez protecteur car quand on voyage un peu, on se rend compte des différences. Mais il m’est arrivé de voyager dans des pays avec des régimes très durs et les gens étaient optimistes. Alors, l’écriture dans tout ça consiste à affronter un manque. Quand un enfant est en manque que fait-il ? Si sa mère n’est jamais là, c’est la catastrophe. Et si elle est toujours là, c’est l’engourdissement. Donc, elle doit être là et partir. À ce moment-là, l’enfant prend un papier, un crayon et il dessine des coeurs ou écrit “maman je t’aime”. Il n’est pas pessimiste car il anticipe le retour de sa mère. Un moment qui sera la fête affective. Et c’est cette petite création qui lui permet d’anticiper un moment de bonheur. Le chagrin, l’angoisse infantile sont surmontés grâce à des papiers écrits.

La conférence-débat “résilience et littérature”, à Monaco, est-elle une tribune pour affirmer vos convictions ?

Convictions… Je pense plutôt que toute opinion sur le monde est un aveu autobiographique. Ce que l’on voit du monde parle de nous. Car chacun perçoit le monde de manière différente. Donc, on voit chacun son monde. Mais on n’a pas conscience. On croit que c’est le monde réel alors que c’est le monde que l’on a construit avec notre système nerveux, notre développement biologique et notre histoire. Ainsi, on ne voit pas le même monde.

Que faut-il comprendre par le concept de résilience ?

La résilience peut s’expliquer ainsi : on est traumatisé, sidéré par l’horreur et le fracas qui nous arrivent. Et là, on a quelque chose de choisi en nous et autour de nous. Soit, on reste sidéré c’est le syndrome psychotraumatique et on ne s’en remet pas. Car ce sont toujours les images d’horreur et de souffrance qui reviennent la nuit. On ne peut plus travailler, aimer et on ne parle que de ça. On est prisonnier du passé. Et là, comme disent les gens très justement, on ne s’en sort pas. Sinon, on se débat pour se remettre à vivre. Et dans ce cas-là, quels sont les conditions et les facteurs qui vont nous permettre de vivre à nouveau ? C’est cela la définition de la résilience. En revanche, ce qui est difficile c’est de découvrir les facteurs. Là, on ne peut pas tout savoir. Il y a des facteurs biologiques, affectifs, psychologiques, sociologiques et culturels. Donc, un travail en équipe est nécessaire.

 

Y a-t-il d’autres voies vers le bonheur ?

Je ne sais pas ce qu’est le bonheur. C’est une utopie vers laquelle on tend et qui rend souvent très malheureux. La plupart du temps, les utopies sont criminelles. Par exemple, l’utopie nazie était faite pour obtenir mille ans de bonheur. On connaît la suite… soixante millions de morts. L’utopie communiste a été plus généreuse, plus belle, et a fait presque autant de victimes qu’une guerre mondiale. Les utopies religieuses, on connaît également la suite… Soit, on est croyant ce qui respectable. Sinon, on est utopiste en voulant imposer sa croyance en disant que c’est la seule vraie. Et bien, on retombe dans les tragédies et les guerres de religion. Donc, je crois que cette recherche du bonheur c’est la course au malheur.

« On écrit pour donner forme à un monde incertain, pour sortir de la brume en éclairant un coin de notre monde mental. » Pouvez-vous expliquer votre citation ?

Et bien, par exemple, je suis confus car il m’est arrivé un malheur et je ne comprends pas. Je ne comprends pas comment le monde est fait. Alors, je prends un stylo, une plume et j’écris, je rature et recommence. Petit à petit, une forme apparaît et c’est en écrivant que je découvre le chemin que j’ai envie de suivre. Donc, c’est le travail de l’écriture ou, en psychanalyse, le travail de la parole. Mais le travail de l’écriture est plus profond. Car je suis seul et je plonge dans mon monde imaginaire. Parallèlement, le travail de la parole écrite me paraît plus intime, authentique, que celle de la parole parlée. Même si la parole écrite est une fiction.

Malgré les maux de la Seconde Guerre mondiale, qu’entendez-vous par possibilité d’écrire des soleils ?

Après la Seconde Guerre mondiale, il y a eu quelques années de gaieté en France. Il y avait des bals populaires partout. On sortait les chaises et les gens se parlaient dans la rue. Il y avait des gens qui chantaient et on venait chanter avec eux. La CGT demandait aux ouvriers, aux électriciens de faire des heures supplémentaires gratuites et de travailler le week-end. Parce que la France était à reconstruire. Il y avait eu la honte de la collaboration qui n’a été reconnue qu’avec le président Jacques Chirac. Alors, les Français avaient envie de se reconstruire, ce qui est légitime. Donc, dans les années d’après-guerre, il y avait une gaieté extraordinaire. Des films, une production littéraire où vraiment on se remettait à vivre. C’était donc au prix d’un déni. On ne voulait pas entendre parler de la guerre, de la collaboration, de la ruine.

« Combien parmi les grands écrivains, d’enfants orphelins, d’enfants négligés, rejetés, qui, tous, ont combattu la perte avec des mots écrits ? Pour eux, le simple fait d’écrire changea le goût du monde. » D’après votre citation, faut-il avoir souffert dans son enfance pour être un grand écrivain ?

Toutes les vaches sont des mammifères. Cela ne veut pas dire que tous les mammifères sont des vaches. C’est-à-dire que les personnes souffrantes peuvent s’en sortir grâce à la littérature. Mais si un enfant est bien élevé, il n’est pas obligé de souffrir pour bien écrire. Simplement, il écrira moins avec ses tripes. Il écrira avec des voyages. Maintenant, les jeunes s’engagent dans les ONG. Ils se mettent à l’épreuve pour avoir quelque chose à écrire. Ils ont été bien élevés, mais ce sont les souffrants qui deviennent leur porte-parole.

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« Je ne sais pas ce qu’est le bonheur. C’est une utopie vers laquelle on tend et qui rend souvent très malheureux. La plupart du temps, les utopies sont criminelles. Par exemple, l’utopie nazie était faite pour obtenir mille ans de bonheur. On connaît la suite… soixante millions de morts. L’utopie communiste a été plus généreuse, plus belle et elle a fait presque autant de victimes qu’une guerre mondiale. »

Sauve-toi, la vie t’appelle (2012, éditions Odile Jacob) revient sur votre enfance, mais aussi sur les bienfaits de l’imaginaire, du rêve et sur le salut par la création. Ce livre est-il le plus personnel ?

Ce n’est pas une autobiographie mais il s’agit en effet du livre le plus personnel. C’est un souvenir vérifié. J’ai vérifié ce qui est dans ma mémoire. J’ai fait une enquête et je suis retourné sur les lieux. J’ai retrouvé les gens avec qui j’étais pendant ou après la guerre. Et j’ai constaté qu’il y avait une part de la mémoire traumatique qui était hyper précise. Mais également entourée d’un flou où l’on se trompe énormément. Donc, il y a les deux associés et c’est la définition de la mémoire traumatique. C’est-à-dire qu’il y a la part du trauma où le revolver est pointé sur vous. C’est gravé dans la mémoire et ça ne s’effacera jamais. Et puis le reste, qui n’a pas de fonctions adaptatives, pleines d’erreurs incroyables.

Vous êtes président du prix Annie et Charles Corrin sur la mémoire de la Shoah. Vous pouvez nous parler du devoir de mémoire ?

C’est un prix important car on constate que beaucoup de jeunes aujourd’hui n’ont pas entendu parler de la Shoah. Ils ne savent pas que sur un peuple européen de 9 millions d’habitants, 6 millions ont été tués sans raison. Mon père a combattu dans l’armée française. Il a été arrêté par la police française sur son lit d’hôpital et il est mort à Auschwitz. Et les jeunes ne le savaient pas. Madame Simone Veil (1927-2017) m’a passé le relais pour m’occuper de ce prix. Donc, le prix Shoah c’est apprendre aux jeunes où peut mener une dictature religieuse, idéologique voire scientifique. Les gens les plus sincères tuent sans aucune culpabilité. Car ils sont soumis à une représentation, donc “l’autre” leur est étranger. Mais “l’autre” est l’idée qu’ils s’en font. Donc, tous les ans il y a des jeunes avec leurs professeurs qui font des petits chefs-d’œuvre. Des enquêtes émouvantes où ils découvrent la Shoah.

Vous êtes membre du comité d’honneur de l’association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD) : quelle analyse faîtes-vous de l’euthanasie et de l’acharnement thérapeutique ?

Le cas de l’affaire Vincent Lambert relance le débat sur l’acharnement thérapeutique mais pas sur l’euthanasie. Car l’euthanasie consiste à mettre “l’autre” à mort. Les nazis pratiquaient l’euthanasie. Mais dans le cas de l’acharnement thérapeutique, les gens sont déjà morts. Ils n’ont plus de cerveau. Le corps est maintenu artificiellement avec des perfusions, des médicaments par les infirmières. C’est une victoire technique, médicale et culturelle qui n’a plus rien de naturelle. Cela est totalement différent de l’euthanasie. J’ai été médecin et on est prêts à se sortir les tripes pour empêcher la mort.

Le 1er juin dernier, Michel Serres (1930-2019) est décédé à l’âge de 88 ans. Le philosophe et historien, humaniste du bonheur, était passionné par les nouvelles technologies et la préservation de la nature. Votre sentiment suite à la disparition de l’académicien ?

J’ai un très gros chagrin. Je vais participer à la préparation de la Coupe du Monde de rugby en 2023. Et notre premier interviewer devait être Michel Serres. Car il était amoureux de rugby. Il avait un esprit ouvert, gentil, curieux et voyageur. On voulait lui donner la parole en premier. Voilà, ça ne se fera jamais. Michel n’était pas très convaincu par la résilience. Mais je pense que nous n’avions pas assez parlé. J’aurais pu le convaincre facilement. Beaucoup de gens ne sont pas persuadés en France. Mais à l’étranger c’est gagné.

Comment voyez-vous l’Europe de demain ?

Je suis partisan de l’Europe car j’ai connu la guerre. Pour moi, l’Europe c’est la paix. Les jeunes allemands d’aujourd’hui n’ont commis aucun crime. Ils ne sont pas responsables du crime de leur parent. En revanche, j’ai de l’inquiétude sur le retour des clans. C’est un piège car lorsque l’on fait parti d’un clan, on méprise les personnes du clan d’à côté. C’est presque une préparation à la guerre. Et pour moi, le nationalisme, c’est un clan. L’immigration, c’est la vie. Je suis inquiet de ce retour sur soi que je vois apparaître dans certains pays européens.

 

(1) 2019, Editions Odile Jacob.

 

écrit par Arnaud Lauzerte