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Ben
Le choc des egos

PORTRAIT/Son écriture presque enfantine en lettres attachées est reconnue par tous. Tout comme ses maximes (« Tous ego », « La vie ne s’arrête jamais », « J’attends l’impossible »). Rencontre avec Ben, alias Benjamin Vautier, l’un des derniers représentants de l’Ecole de Nice.

Chaque aphorisme de Ben interpelle (« This is not art this is money », « Is this art or ego ? »), provoque ou fait sourire (« Que faites-vous ici ? la vie est tout autour », « Je bande donc je suis ») et le plus souvent, fait mouche. C’est au beau milieu de ses œuvres, à la galerie monégasque 11 Columbia, que Ben a accepté de répondre aux questions du Monaco Press Club le 8 novembre. « C’est la première fois que je me prête à cet exercice seul », assure l’emblématique artiste de l’Ecole de Nice en franchissant la porte. On a du mal à le croire. Avec ce personnage fantasque, qui théorise l’ego (et le cultive avec humour), il vaut d’ailleurs mieux se méfier. Car Ben lui-même doute de tout, comme le rappelle le nom de la galerie qu’il avait créée dans son magasin de disques (exposée désormais à Beaubourg) ou sa Fondation (du doute) à Blois. A part peut-être de Ben…

Bascule

Né en 1935 à Naples, d’une mère irlandaise et occitane, et d’un père suisse francophone, Benjamin Vautier a quitté l’Italie après la déclaration de la Seconde guerre mondiale. Il passe son enfance en Suisse, puis en Turquie — où il apprend à rouler les R comme personne, avec un prêtre jésuite — et en Egypte, avant de se fixer à Nice en 1949. Après le lycée (« sans le bac »), il travaille dans la librairie Le Nain bleu qui vend des livres d’art. Avant que sa mère lui achète son propre magasin, où il propose des disques d’occasion.

Arrière-petit-fils du peintre suisse Benjamin Vautier et d’une « famille de cultureux », Ben s’ouvre alors à l’art conceptuel. « Dans ma mansarde, je m’étais fait un mur des chocs. Quand une image d’art me plaisais, je la collais. Au départ, il n’y avait que du Leonard de Vinci, Botticelli, Poliakoff. J’avais éliminé Duchamp et Dada. Grâce à ma rencontre avec Arman, j’ai compris que tout était art », explique-t-il. Et pour cause. A la fin des années 50, son échoppe, rue Tonduti-de-l’Escarène, devient un lieu de rencontres. Il expose les principaux membres de ce que deviendra l’Ecole de Nice, de César à Arman et Klein, « à condition qu’ils acceptent de débattre sur leurs œuvres ». Séduit par le Nouveau réalisme, il est convaincu que « l’art doit être nouveau et apporter un choc ». S’autoproclamant le roi de la banane, il démarre ses recherches graphiques avec la forme de ce fruit. « Arman a apporté les accumulations, César, les compressions, les affichistes, les affiches lacérées, moi j’ai choisi tout ce qui n’avait pas été pris ! Yves Klein a signé le vide, le monochrome, moi, je signais les trous ou Dieu », se remémore-t-il, toujours avec le même sourire malicieux aux lèvres. C’était l’époque de ses fameuses “sculptures vivantes”. Ben signait les gens dans la rue, sa fille Eva Cunégonde, alors âgée de 3 mois et même les morts… Lors du premier Festival Fluxus à Nice — il a rejoint le mouvement artistique inspiré par Georges Brecht et John Cage en 1962 —, cet artiste débordant d’imagination déclare en effet que toute personne décédée à ce moment-là sera considérée comme une de ses œuvres !

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Ecole de Nice

Nice devient alors une place culturelle. Le croisement de mouvements nouveaux. « Il y avait enfin une grande créativité, loin de Paris. Le Nouveau réalisme avec Arman, César, Klein, Bernard Venet, pour lequel tout était art ; Fluxus avec pour tête de pont un John Cage, qui enseignait que tout était musique. Il n’y avait pas vraiment d’école de Nice, avec un professeur. Le seul prof, c’était moi ! », souffle-t-il, en se qualifiant lui-même de « rigolo de service ». Caricatural, Ben ? « Je préfère être le rigolo ou le voyeur de service que le prétentieux de service », précise l’artiste, conscient que beaucoup de ses confrères ont l’ego qui enfle. A une époque où l’art contemporain est trusté par la cotation et est devenu un pur investissement, Ben est un peu le dernier des Mohicans d’une période où « les artistes ne se prenaient pas au sérieux ». « La promenade des Anglais, c’était notre lieu de travail. On aimait bien se faire voir, draguer les filles… Aujourd’hui, je serai arrêté pour harcèlement sexuel », plaisante celui qui, pour son expo “Ben se mouille”, avait installé un jacuzzi au milieu de sa galerie et passé tout le vernissage dans l’eau à réciter des poèmes beat. Tout en rappelant que derrière cette désinvolture, il y avait du fond : « Sur la Promenade, on faisait des performances, des pièces de théâtre, des films, de la politique internationale. Je rabattais le public pour parler avec François Fontan (fondateur du Parti nationaliste occitan, N.D.L.R.)… » Girondin, anti-jacobin et fervent défenseur du peuple occitan, Ben a en effet choisi de défendre les minorités et les ethnies. « Chaque langue, c’est une culture et une vision différente du monde. En ce moment, je suis clairement pour la Catalogne libre ! », affirme l’octogénaire, au regard toujours aussi vif. En profitant pour revendiquer, bonhomme, un poste de ministre des affaires étrangères ou de la culture. L’ego, toujours l’ego…

écrit par Milena