Philippe-Ortelli

Attractivité : pari réussi ?

ECONOMIE / Le nombre de création d’entreprises et de nouveaux résidents étrangers a fait un bond en 2013. Mais à quels secteurs d’activité profite vraiment cette embellie ? L’Obs’ fait le point.

Attirer à Monaco un maximum d’investisseurs. C’est l’ambition affichée par le gouvernement depuis 2011. Du coup depuis 3 ans de gros moyens ont été mis en place, notamment humains et financiers.

Riches
En mars 2011, le gouvernement a créé le Monaco welcome & business office (MWBO). Objectif de cette structure : aiguiller les primo investisseurs dans leurs démarches administratives, qui sont souvent complexes à Monaco. Ensuite, pour pister les riches investisseurs, le gouvernement a misé sur deux hommes : l’ex-conseiller aux finances Henri Fissore et l’ex-directeur du tourisme, Michel Bouquier.
Côté politique, l’arrivée en janvier 2011 du financier Marco Piccinini à la tête du département des finances et de l’économie (voir son portrait dans L’Obs’ n° 95) a sans doute eu aussi un impact dans le milieu des affaires. Enfin, plus de 7 millions d’euros ont été investis dans une vaste campagne de communication vantant les atouts de Monaco. Une publicité visible d’abord en France puis au Royaume-Uni et plus récemment à Bruxelles.

Italiens
Lien de cause à effet ou pas, 2013 a été une bonne année selon les chiffres communiqués par le gouvernement. Notamment sur deux points : les créations d’entreprises et les nouveaux résidents venus s’installer à Monaco. « Depuis trois années consécutives, le nombre de résidents étrangers à Monaco augmente. En 2013, 1 803 nouvelles cartes de séjour ont été délivrées à des personnes de plus de 16 ans, détaille le conseiller pour l’Intérieur, Paul Masseron. Au 31 décembre 2013, la population étrangère résidente de plus de 16 ans s’élève donc à 24 992 personnes. Soit 695 de plus qu’en 2012. Il s’agit souvent de familles, dont le chef de famille installe ses activités en principauté. » On sait aussi que 245 Italiens, 107 Russes et 65 Suisses sont venus s’installer à Monaco en 2013.

Record
L’autre baromètre qui confirme l’attractivité de Monaco, c’est le nombre de créations d’entreprises. Et là encore, 2013 a été une année « record » d’après le conseiller aux finances, Jean Castellini. « Sur les dossiers déposés, 250 créations en nom personnel et 337 créations sous formes de sociétés ont été recensées en 2012, contre respectivement 295 et 381 en 2013, explique la direction de l’expansion économique. Elles ont été presque exclusivement créées sous forme de SARL, de SAM, de succursales ou de bureaux administratifs de sociétés étrangères. On ne dénombre que deux créations de sociétés en commandite simple. On peut ainsi constater une forte augmentation du nombre de dossiers toutes formes juridiques confondues de +15 % entre 2012 et 2013. » Petite nuance toutefois : parmi ces dossiers, 46 (27 en sociétés et 19 en nom personnel) ont toutefois été rejetés et 70 d’entre eux étaient des transformations en SARL, SAM ou SCS d’entreprises déjà existantes.

Nationalité
En ce qui concerne la nationalité des créateurs d’entreprises, difficile selon le gouvernement de proposer des statistiques pour les créations sous forme sociétale. Parce que « les requérants sont plusieurs et présentent très souvent des nationalités différentes. Etant donné la difficulté pour comptabiliser ces données, il a paru opportun de dégager à ce stade les nationalités des créateurs d’entreprises en nom personnel. » Résultat, l’expansion économique a recensé, en 2013 une forte proportion d’Italiens (29 %), de Monégasques (19 %) et de Français (11 %). « A propos des entrepreneurs monégasques, 18 d’entre eux ont bénéficié du dispositif d’aide à l’installation professionnelle en 2013 », ajoute le gouvernement.

Secteurs
Quels sont alors les secteurs d’activités les plus représentés ? En première place, on retrouve le secteur des entreprises de conseils, d’affaires ou de gestion. Ensuite, « les intermédiaires du commerce en machines, équipements industriels, navires et avions », explique l’expansion économique. En troisième place, on trouve la restauration rapide. Viennent ensuite les entreprises spécialisées dans les produits cosmétiques et les dispositifs médicaux ou encore le commerce de détail d’habillement.

Difficultés
Mais il faut prendre avec prudence et recul le tableau assez optimiste du gouvernement. Car certains secteurs d’activités continuent de souffrir à Monaco. C’est le cas du BTP qui a connu selon le président de la fédération patronale monégasque (FPM) Philippe Ortelli, « une année 2013 difficile (voir son interview par ailleurs). L’industrie aussi doit faire face à des difficultés spécifiques liées au surcoût des locaux, aux coûts de personnel et d’accès au marché de l’Union européenne (UE). » La fermeture de l’équipementier automobile BorgWarner Monaco en 2015 en témoigne (voir notre article par ailleurs). Au total, 153 salariés seront licenciés d’ici 15 mois.
_Sabrina Bonarrigo

(1) En 2011, on dénombrait 153 créations en nom personnel et 262 créations d’entreprises.

Dépôts de bilan /
360 radiations en 2013

Pour connaître le nombre de dépôts de bilan à Monaco en 2013, il faut se référer aux radiations enregistrées sur les répertoires du commerce et de l’industrie. « Ces radiations ne sont évidemment pas toutes consécutives d’un dépôt de bilan. En effet, elles peuvent être dues à un souhait des associés de ne plus poursuivre l’activité pour d’autres motifs que la dégradation de la situation financière de l’entreprise », souligne l’expansion économique. Côté chiffres, on constate une baisse des radiations entre 2011 et 2012 : elles passent en effet de 386 à 336. Avec une légère hausse de 2012 à 2013 (+7 %), puisque 360 radiations ont été enregistrées l’an dernier.

« Une année 2013 compliquée pour le BTP »

Economie / Pour le président de la fédération patronale monégasque (FPM), Philippe Ortelli, l’exiguïté du territoire, les difficultés de logement et de transport sont les principaux freins au développement économique de Monaco. Il milite aussi pour la création d’un grand programme immobilier de bureaux.

Philippe Ortelli

Philippe Ortelli © L’Obs’

En 2013, les créations d’entreprises à Monaco ont atteint un niveau record (1) ?
Dans le contexte européen actuel, la réussite de Monaco est satisfaisante. Elle s’explique par son modèle social libéral qui évite les excès. Ce qui permet aux entreprises de se développer et de créer de la richesse pour le pays, ses habitants et ceux qui y travaillent. Mais il faut rester prudent et faire attention à ne pas fragiliser ce modèle pour que les inévitables dépôts de bilan puissent être compensés par les nouvelles créations.

Quels sont les secteurs d’activité en difficulté ?
Monaco a bâti sa réussite économique en misant sur une économie diversifiée, basée sur 5 secteurs piliers : hôtellerie-tourisme de luxe, banque-activités financières, commerce de gros et de détail, industrie, immobilier et BTP. Cette diversification a permis à notre pays durant les 50 dernières années de mieux résister aux crises successives.

Comment ?
Lorsqu’un secteur se porte moins bien, les autres le compensent. C’est ce qui se passe actuellement pour le secteur du BTP qui a connu une année 2013 compliquée.

D’autres secteurs sont touchés ?
C’est aussi le cas de l’industrie qui doit faire face à des difficultés spécifiques liées au surcoût des locaux, aux coûts de personnel, et d’accès au marché de l’Union européenne (UE) en termes de normes ou d’aides et de transports.

Les principaux atouts de Monaco pour les entrepreneurs ?
Ils sont nombreux et connus : stabilité politique, neutralité géopolitique, sécurité des biens et des personnes, fiscalité adaptée, situation stratégique au cœur de l’Europe, personnel qualifié et motivé, culture écologique et humanitaire… C’est surtout un modèle socio-économique qui fonctionnait et qui continue d’attirer certains entrepreneurs et investisseurs. Il est essentiel de le pérenniser afin de pouvoir remplir l’objectif de 1 000 emplois supplémentaires chaque année et 15 000 d’ici 2030.

Comment faire ?
Pour cela, notre droit du travail doit rester proche du droit actuel : simple et aisément applicable pour un employeur, afin de continuer à favoriser la liberté d’entreprendre. Et surtout ne pas enfermer nos entreprises dans des carcans.

Quels sont les principaux freins ?
Les principaux freins au développement de Monaco naissent de l’exiguïté de son territoire qui engendre des difficultés de logement et de transport, tant pour les actifs qui résident de plus en plus loin de leur lieu de travail, que pour les marchandises.

Que faire ?
Il est urgent de libérer les axes routiers et d’optimiser les transports en commun, notamment le bus et le train, pour faciliter l’accès aux 40 000 pendulaires qui viennent tous les jours créer de la richesse à Monaco. Et permettre aux entreprises de répondre aux demandes croissantes de flux tendus.

Et pour le logement ?
Il faut mettre en place une politique de logement adaptée aux besoins des actifs dans l’objectif de les rapprocher de Monaco. Cela améliorerait leur qualité de vie, réduirait l’impact écologique de leurs déplacements et générerait des retombées économiques pour les commerces monégasques. Près de 10 millions d’euros par an sont brûlés dans les embouteillages du matin par ceux qui viennent quotidiennement à Monaco : c’est un gâchis économique et écologique.

Ce que vous préconisez ?
Seul un pays qui réussit économiquement peut être généreux socialement. Il met à la disposition des actifs des moyens de transports collectifs fiables et adaptés, et des surfaces de bureaux à des prix raisonnables pour les entreprises. Enfin, il offre aux entreprises et aux investisseurs une visibilité à long terme. C’est pourquoi certaines décisions de justice récentes, basées sur des interprétations exagérées de la portée de certains textes de loi et s’inspirant d’un droit étranger inadapté à notre tissu économique, nous inquiètent. Ces évolutions jurisprudentielles remettent en cause la capacité des entreprises à s’adapter et peuvent compromettre l’attractivité du pays.

Pourquoi réclamer un grand programme immobilier de bureaux ?
Les entreprises sont le socle du développement futur de Monaco. Or, elles nous demandent des bureaux correspondants à leurs besoins, à des prix proches de ceux des bureaux proposés par l’administration des domaines. En principauté, les bâtiments conçus pour un usage exclusivement de bureaux ne sont pas nombreux. Beaucoup d’entreprises sont installées dans des appartements, souvent situés dans des immeubles anciens ou dans des locaux à usage industriel reconvertis en bureau.

Les conséquences ?
L’offre actuelle n’est pas adaptée à la demande et provoque un désavantage compétitif pour nos entreprises. Selon nos calculs, les différences de loyers professionnels pour les bureaux, les commerces et les industries entre Monaco et la région économique voisine font supporter un surcoût annuel de 187 millions d’euros aux entreprises monégasques.

Vos propositions ?
Nous promouvons la création d’un bail de bureaux de 5 ans garantis, non générateur de propriété commerciale. Cela amortirait les frais d’installation et renforcerait la sécurité juridique des propriétaires et des locataires, en évitant les incertitudes liées à la question de la propriété commerciale.

D’autres idées ?
Nous soutenons aussi la création, à Fontvieille, d’un second immeuble de bureaux, proche du Gildo Pastor Center, pour renforcer les interactions économiques. Je ne le répèterai jamais assez : ce sont les entreprises qui créent la richesse à Monaco. C’est pour cela qu’il est essentiel de tout mettre en œuvre pour leur offrir le meilleur environnement possible, en évitant toute mesure susceptible de porter atteinte à leur compétitivité.

C’est-à-dire ?
Concrètement, cela veut dire toujours plus de connaissance des réalités économiques, pour rédiger des textes adaptés aux besoins des entreprises. Cela signifie aussi des infrastructures de transport dimensionnées aux besoins actuels et des logements pour les actifs dans et à proximité de Monaco. Nous devons être ambitieux pour notre pays. Pour qu’il soit le meilleur et continue d’attirer les meilleurs mondiaux.
_Propos recueillis par Sabrina Bonarrigo

(1) 295 créations en nom personnel et 381 créations sous forme de sociétés.