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Attentats : Monaco sous haute surveillance

SOCIETE/Après le choc ressenti suite aux attentats de Paris, Monaco renforce son dispositif sécuritaire. Le vote du projet de loi sur le renseignement sera prioritaire.

 

130 morts et 350 blessés. Deux semaines après les attentats de Paris, qui nous ont fait plonger dans l’horreur, on a encore du mal à supporter ce bilan macabre et à comprendre l’inexplicable. Les visages des victimes de la barbarie de kamikazes drogués — les premiers que la France subit —, et les témoignages des rescapés, sont incrustés dans nos mémoires. Alors qu’un hommage national leur a été rendu aux Invalides et que la traque des terroristes se poursuit, le malaise est toujours perceptible. Depuis ce fameux 13 novembre, le monde est Paris. Monaco aussi, en s’associant aux trois jours de deuil national. « Les attaques qui viennent de frapper Paris au cœur nous révulsent. Mon pays partage le chagrin et l’effroi de la France amie, meurtrie par ces crimes terroristes. » Dans sa dépêche au président François Hollande, le prince Albert résumait le sentiment de la population. Dès le lendemain du carnage, une minute de silence a été respectée à la No Finish Line, en présence de la princesse Stéphanie, très émue. La Marseillaise a résonné à l’opéra Garnier, avant la première représentation de La Tosca. Et si les rassemblements spontanés de citoyens ont été clairement interdits, le 25 novembre, un millier de personnes, dont le prince Albert II, sportifs (Serguei Bubka, Paula Radcliffe, Yelena Isinbayeva, etc) et anonymes ont marché pour la paix, à l’initiative de Peace and Sport.

 

Sécurité renforcée

La sécurité, elle, a bien entendu été renforcée. Si contrairement à la France, l’état d’urgence n’existe pas à Monaco (voir p. 12), des mesures gouvernementales ont amplifié les contrôles aux frontières, mais aussi sur l’ensemble du territoire, notamment lors d’éventuels rassemblements publics. Aux points cardinaux de Monaco, les policiers sont désormais ostensiblement équipés de gilets pare-balle et d’armes longues. Des fusils type MR ou fusils à pompe.

La force publique est elle aussi mobilisée. « Ce genre de choses peut se passer n’importe où, dans n’importe quelle circonstance. Les carabiniers qui gardent le Palais la nuit portent désormais des armes approvisionnées prêtes à servir. C’est une manière de les obliger à prendre conscience qu’on est dans un état d’exception », explique ainsi le colonel Fringant, commandant de la force publique. Avant d’ajouter : « On se méfie toujours. Mais aujourd’hui, on ouvre l’œil encore plus grand… »

Juridiquement, si nécessaire, pour renforcer le dispositif sécuritaire, le ministre d’Etat peut également se prévaloir d’une ordonnance de police générale datant de 1867. Couvre-feu, fermeture temporaire ou définitive d’un établissement… Michel Roger peut édicter de telles mesures par « une décision spéciale ».

 

« Le renseignement est déterminant »

Monaco s’apprête surtout à démarrer l’examen d’un projet de loi sur le renseignement. Un texte dans les cartons du gouvernement depuis les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher de Vincennes du 7 janvier dernier. « En matière de lutte contre le terrorisme, plus qu’en police judiciaire classique, le renseignement est déterminant », estime le procureur général Jacques Dorémieux. On ne connaît pas encore le contenu de ce texte. Mais si Monaco suit la logique de la loi sur le renseignement votée le 24 juillet dans l’Hexagone, des techniques de recueil de renseignements aujourd’hui permises dans un cadre judiciaire seraient étendues au service de renseignement dans certains cas d’atteinte à la sécurité nationale : balisage de véhicule, sonorisation de lieux privés (micros), captation d’images dans des lieux privés, captation de données informatiques, accès aux réseaux des opérateurs de télécommunications pour le suivi d’individus identifiés comme présentant une menace terroriste. Les moyens de contrôle des communications des détenus dont dispose l’administration pénitentiaire seraient également renforcés.

 

« Mouvance radicale »

Un tel dispositif serait-il vraiment nécessaire ou souhaitable ? Tout le monde a compris que le risque zéro n’existe pas. A quelques pâtés de maison de la frontière franco-monégasque, au 26 rue Pasteur, une salle de prière pour le culte musulman vient d’être fermée sur fond d’état d’urgence. Pour le préfet des Alpes-Maritimes, il s’agit d’une « action préventive » : il soupçonnait le site d’abriter « des individus appartenant à la mouvance islamique radicale ». Ce n’est pas la première fois que le nom de Beausoleil surgit pour évoquer une mouvance radicale. Fatima, une maman sénégalaise de 55 ans, avait raconté dans les colonnes de Nice-Matin le départ de trois de ses enfants pour la Syrie et de ses petits-enfants (dont un bébé de 4 mois à l’époque !). L’une de ses filles était partie avec son mari, un résident monégasque. Et la question se pose aujourd’hui : ce résident monégasque serait-il vraiment le seul à être lié au djihad ?

_Milena Radoman

 

POLITIQUE/

Régionales 2015 : l’impact des attentats

Les derniers sondages sont éloquents. En région PACA, Marion Maréchal-Le Pen creuse l’écart. Selon la dernière enquête Ipsos pour France TV et Radio France, au lendemain des attentats, elle bénéficierait de 40 % d’intentions de vote au premier tour, devançant de 10 points Christian Estrosi (Les Républicains-UDI-Modem). Beaucoup craignent que la petite-fille de Jean-Marie Le Pen, qui réunit sur sa liste l’ex-UMP Olivier Bettati et l’identitaire Philippe Vardon, n’engrange les bénéfices de la suspension de campagne consécutive aux attentats de Paris. Et surfe sur un anti-islam décomplexé. D’autant que la gauche au pouvoir a effectivement siphonné certaines propositions du FN comme la déchéance de la nationalité.
On l’a compris : l’union nationale est bien enterrée et le débat sécuritaire sera dominant durant la campagne officielle précédant les élections du 6 et 13 décembre : dans ses tracts de campagne, Christian Estrosi dénonce « les échecs » du gouvernement socialiste en matière de sécurité, payés parfois avec « le prix du sang ». Il demande un plan exceptionnel de 250 millions d’euros sur six ans « pour instaurer un bouclier de sécurité dans notre région ». A gauche, alors qu’on misait sur un programme très local, on est obligé de changer de stratégie. « Ça va devenir difficile de parler ponctualité dans les trains ou développement économique même s’il va falloir continuer à montrer que la région peut jouer son rôle, avait commenté le socialiste Christophe Castaner (PS-PRG-MRC), dans la presse locale. Il va falloir refuser toutes les radicalisations, celle qui frappe Paris et la France comme celle que constitue le Front national. »

 

« L’efficacité nécessite la rapidité »

SECURITE/Le professeur Joël-Benoît d’Onorio, directeur de l’Institut Portalis de la Faculté de Droit et de Science politique d’Aix et auteur de Monaco, monarchie et démocratie, explique pourquoi il n’y a pas d’état d’urgence à Monaco.

Professeur-DONORIO-@-Gaetan-Luci-Palais-princier

Pourquoi, historiquement, n’y a-t-il pas d’état d’urgence dans la constitution monégasque ?

Monaco étant un État traditionnellement paisible, ses princes n’ont jamais jugé opportun de prévoir des mesures d’exception pour le maintien de l’ordre public. Ils se contentèrent de régler par leur seule autorité ce genre d’événements. A l’avènement de la monarchie constitutionnelle en 1911, rien de tel ne figura dans la constitution mais, dans des situations de crise, les princes Albert Ier, Louis II et Rainier III procédèrent à sa suspension partielle. Mais, il s’est toujours agi de crises institutionnelles internes dues à la mésentente entre le souverain et le conseil national, et jamais de troubles menaçant l’ordre public. Néanmoins, ce mode de gouvernement à tendance paternaliste prit définitivement fin avec la constitution de 1962 dont l’article 93 dispose clairement que « la constitution ne peut faire l’objet d’aucune mesure de suspension ». Ceci reste évidemment valable de nos jours.

 

Et donc depuis 1962 ?

La constitution restant muette pour des problèmes de sécurité intérieure ou extérieure, il faut désormais se référer au traité franco-monégasque du 24 octobre 2002 dont l’article 4 prévoit l’intervention des forces de sécurité françaises qui, à la demande ou à l’agrément du prince, peuvent pénétrer et séjourner en principauté en cas de besoin. A présent, face aux nouvelles menaces de terrorisme international, aggravées par l’effacement des frontières et l’inefficacité du système de Schengen, les États doivent se doter de nouveaux moyens et le gouvernement monégasque va déposer un projet de loi de sécurité intérieure allant dans ce sens.

 

Quel est l’intérêt de telles mesures d’exception ?

L’avantage de ces mesures est d’attribuer aux pouvoirs publics des prérogatives supplémentaires pour aller plus vite et frapper plus fort en vue de mettre hors d’état de nuire tous ceux qui constituent une menace d’ampleur exceptionnelle pour l’ordre public démocratique ou qui auraient agi à son encontre. En temps normal, il y a des procédures à suivre pour garantir les droits et libertés publiques ; en période anormale, ces droits et libertés ne sont certes pas niés mais, l’efficacité nécessitant la rapidité, les forces de police ne doivent pas être entravées par des règles qui pourraient être invoquées ou utilisées par les criminels comme autant de moyens dilatoires pour échapper aux châtiments encourus et porter ainsi gravement préjudice au pays et à sa population.

_Propos recueillis par Milena Radoman

écrit par Milena