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Associations entre deux feux

CARITATIF/Chaque jour depuis 2015, les associations caritatives apportent leur aide aux migrants terminant leur voyage à Vintimille. Une aide qui se limite bien souvent à améliorer leur confort, les actions des associations étant limitées par des questions géopolitiques.

« Le problème des mi- grants n’est pas près de s’arrêter. Aujourd’hui, il y a 7,5 milliards d’êtres humains sur la planète. En 2050, nous serons entre 9 et 12 milliards. » Claude Fabbretti, de la section humanitaire international de la Croix-Rouge monégasque en est convaincu. La crise migratoire qui sévit depuis le début des années 2010 n’en est qu’à ses débuts. L’accroissement de la population associée au réchauffement climatique devraient conduire toujours plus de personnes à quitter leur pays. Aux côtés des Etats, parfois en contradiction avec eux, les associations caritatives tentent d’apporter de l’aide aux migrants et réfugiés. Vintimille est devenue, depuis juin 2015, le point de passage privilégié de ces exilés pour rejoindre le reste de l’Europe.

Sauvetage en mer

« Aujourd’hui, les migrants sont systématiquement sauvés en mer. L’OIM, l’organisation internationale de la migration, sait à peu près quand les bateaux quittent les côtes libyennes, précise Claude Fabbretti. Les migrants sont ensuite tous amenés en Italie. » Si au départ, les navires s’échouaient sur les côtes italiennes, en particulier siciliennes, dorénavant, l’organisme international, rattaché à l’ONU depuis septembre 2016, va à la rencontre des embarcations en mer avec des bateaux battant pavillon français, espagnol ou encore maltais. « L’Italie a d’ailleurs tapé du poing sur la table, parce que le gouvernement a estimé que le pays n’avait pas à supporter seul le coût de l’immigration », souligne Fabbretti. Mais les accords européens sont ainsi faits, et des milliers de personnes affluent chaque année.

Blessés

Depuis le 1er janvier 2017, près de 114 600 arrivées ont été dénombrées par le ministère de l’Intérieur italien, soit 32 % de moins qu’en 2016 (132 000 arrivées). Un chiffre en baisse qui pourrait s’expliquer par la situation en Libye où séjournent de plus en plus longtemps les migrants. Ils seraient près de 500 000 dans ce pays. Les migrants y sont réduits en esclavage, les femmes systématiquement violées. Une situation dramatique visible à leur arrivée à Vintimille. « Beaucoup de migrants portent des marques sur leur peau, décrit Gabriella Salvioni, responsable du camp de la Croix-Rouge italienne. L’un des hommes doit marcher avec des béquilles. »

FROID/La responsable du camp, Gabriella Salvioni, a dû commander en urgence 500 nouveaux sacs de couchage afin de parer le nombre croissant de pensionnaires du camp. © Photo L’Obs’ - Sophie Noachovitch

VOYAGE/Le camp abrite au cœur de l’hiver près de 450 personnes. Si une centaine souhaite rester en Italie, les autres veulent rejoindre la France puis ensuite, l’Angleterre ou l’Allemagne. © Photo L’Obs’ – Sophie Noachovitch

488 migrants au camp

Au cœur de l’hiver, à la mi-décembre, ce camp autorisé par la préfecture d’Imperia dont dépend Vintimille, compte bien plus de bénéficiaires que les années précédentes. Au 10 décembre, ils étaient 488 à y dormir. « Pour un mois d’hiver, le nombre de migrants est élevé, insiste Claude Fabbretti. Ceux qui séjournent sous le viaduc viennent ici pour chercher un peu de chaleur. » Les températures nocturnes chutant autour de 4 ou 5 °C, même les hommes suspicieux du camp de la Croix-Rouge finissent par céder et rejoindre les abris, même de toiles, organisés par l’association. D’ailleurs, l’afflux de migrants cet hiver a obligé Gabriella Salvioni à lancer un appel d’urgence auprès des autres branches de la Croix-Rouge. Elle a acheté en urgence 500 sacs de couchage supplémentaires afin de répondre au nombre de personnes supplémentaires à héberger. En outre, les tentes sous lesquelles les migrants dorment sont parfois insuffisantes pour les protéger du froid. Les couvertures supplémentaires sont donc indispensables.

Mutualisation des dons

Le fonctionnement de la Croix-Rouge, qui dispose d’antennes dans plusieurs régions du monde, permet de mutualiser les besoins financiers. Les sommes dépensées pour les différentes œuvres — aide aux migrants, soutiens aux populations victimes de catastrophes naturelles notamment — proviennent principalement des dons, dont la Croix-Rouge internationale a toujours besoin, mais que les antennes peuvent mettre en commun lors de besoins spécifiques. C’est le cas de la Croix-Rouge italienne de Vintimille, qui a dû faire appel aux autres Croix-Rouge afin de financer ces sacs de couchage. Il faut dire qu’ils seraient entre 150 et 200 à dormir sous le camp de fortune du viaduc, dans des conditions hygiéniques et météorologiques déplorables. Mais ils sont minés par les informations diffusées par les passeurs. « Comme la police italienne les enregistre à l’entrée du camp, ils pensent qu’ils ne pourront plus faire leur demande d’asile dans un autre pays, précise Claude Fabbretti. Or, officiellement, le relevé d’empreintes au camp de la Croix-Rouge alimente le fichier Spider et a pour but de vérifier que ces hommes n’ont commis aucun délit en Italie. » Une fois ce relevé effectué, les migrants bénéficient d’une carte de l’ONG qui leur permet d’aller et venir librement dans le camp et à l’extérieur.

« Dublinisés »

Mais bien souvent, ils pensent qu’ils vont être ajouté au fichier Eurodac. « Le relevé d’empreintes pour ce fichier a lieu sur les hotspots (points chauds, N.D.L.R.), lors de leur arrivée en Italie, précise le responsable de la Croix-Rouge monégasque. Ils ne veulent pas être dublinisés. » Ce néologisme, formé avec le nom de la capitale irlandaise, désigne le règlement de Dublin. Il « établit les critères et les mécanismes de détermination de l’Etat membre responsable de l’examen d’une demande d’asile présentée dans un des Etats membres par un ressortissant d’un pays tiers »(1). Si ce texte a pour but de prémunir les Etats européens de demandes d’asile multiples, il peut avoir un effet contre-productif au regard des migrants. Car dès lors que leurs empreintes sont relevées dans un pays, ils ne peuvent pas faire de demande d’asile dans un autre pays européen… Or, comme ils arrivent quasiment tous par l’Italie, si le relevé est réalisé dans la péninsule italienne, ils ne pourront pas faire de demande d’asile ailleurs. Mais leur objectif ultime est l’Angleterre ou l’Allemagne. C’est pourquoi, ils ont très peur d’être enregistrés et ne souhaitent pas se rendre dans le camp de la Croix-Rouge.

Contrer la désinformation

Cette désinformation est le quotidien des migrants et les associations font tout pour la contrer. « Depuis la fermeture du camp de la gare en mai 2016, la Croix-Rouge monégasque a créé un point d’information à la gare, indique Claude Fabbretti. 99 % des migrants arrivent par le train du sud de l’Italie. » L’association caritative s’est en effet aperçue que depuis, les passeurs attendaient les migrants à la sortie des trains de 11h et de 23h provenant de Rome et les alpaguaient. « Ils disent aux migrants de ne pas aller au camp. Ils leur racontent : “les associations vont vous obliger à faire des demandes d’asile en Italie, vous serez bloqués pendant 18 mois. Nous, on va vous installer sous le viaduc et on va vous donner des conseils”. » Outre les conditions déplorables de leur vie quotidienne, les migrants s’exposent alors à des risques très graves. « Depuis 2015, 15 personnes sont mortes en tentant de passer la frontière », énumère Fabbretti. Ceux du camp de la Croix-Rouge tentent aussi le tout pour le tout. Il faut dire qu’ils ont bien compris la situation. « Lorsqu’ils sont interpellés dans les Alpes-Maritimes et dans le Var, ils sont systématiquement ramenés au poste frontière à Menton, précise le responsable de la Croix-Rouge. S’ils vont au-delà, ce n’est plus le cas. »

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INFORMATIONS/La Croix-Rouge monégasque a mis en place un point d’information à la gare de Vintimille ainsi qu’une navette afin de contrer les passeurs qui tentent de gagner quelques centaines d’euros sur le dos des migrants. © Photo L’Obs’ – Sophie Noachovitch

Des dizaines de tentatives

Evidemment, ces hommes essayent de traverser les deux départements français le plus rapidement possible sans être repérés. Car dans l’absolu, la France aurait la possibilité de ramener à la frontière les migrants depuis n’importe quel département de l’Hexagone, mais en raison du coût que cela représente, les autorités y ont renoncé. Ce n’est pas le cas en Autriche et en Suisse, dont les policiers raccompagnent systématiquement à la frontière italienne tout migrant interpellé sur leur territoire. « Alors les migrants font 8, 10 ou 12 tentatives mais ils finissent par y arriver. » Par le rail, l’autoroute, la montagne et même parfois par la mer. Et quand ils échouent, ils reviennent au camp de la Croix-Rouge.

Demande d’asile

D’où un problème d’organisation majeur pour la Croix-Rouge italienne. « Certains soirs, on peut n’avoir que 300 repas à servir et le lendemain 450 », décrit Gabriella Salvioni. Selon Claude Fabbretti, la Croix-Rouge italienne, habituée à la gestion de crise, doit chaque jour parer toute éventualité. L’équipe de 4 cuisiniers associés à 4 autres personnes et des bénévoles doit ainsi s’adapter au jour le jour. Les réserves frigorifiques du camp sont prévues en conséquence. « Au début du camp, il y avait un turn-over assez important, précise Gabriella Salvioni. Mais dorénavant, les migrants restent plus longtemps. » Les difficultés à passer la frontière expliquent cet allongement de séjour mais aussi, pour certains, l’envie de rester en Italie. Quelque 100 migrants ont ainsi déposé une demande d’asile en Italie. Ils ont entamé un processus long, qui leur permet de rester légalement sur le territoire italien le temps que leur demande soit étudiée… Ce qui peut prendre 18 mois, voire plus longtemps. Si leur demande est rejetée, ils ont droit de faire appel.

Passer ou rester

Pendant ce temps-là, les associations tentent d’améliorer le quotidien des migrants. « Notre but n’est ni de les aider à passer la frontière, ni de les obliger à faire une demande d’asile contre leur volonté, insiste Claude Fabbretti. Nous voulons leur donner des conditions dignes durant leur séjour, aussi dignes que possibles. » Ce champ d’action restreint s’explique par l’obligation des associations de respecter la loi, et pour la Croix-Rouge italienne en particulier, qui est soumise aux décisions de la préfecture quant à la pérennité du camp de la Roya. « Les migrants n’ont ainsi que deux alternatives : passer en France en tentant leur chance X fois, ou demander l’asile en Italie. »

_Sophie Noachovitch

(1) Réglement 343/2003 du Conseil établissant les critères et mécanismes de détermination de l’Etat membre responsable de l’examen d’une demande d’asile présentée dans l’un des Etats membres par un ressortissant de pays tiers, entré en vigueur le 17 mars 2003.

écrit par Sophie Noachovitch