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Art
Un marché bankable

ÉCONOMIE/50 milliards d’euros. C’est l’estimation du chiffre d’affaires du marché de l’art au niveau mondial. Zoom sur les tendances du secteur alors que Monaco concentre le plus grand nombre de collectionneurs au m2

Sur un pan de mur un Dali. En face, un Schiele et un Klimt. Le couloir aboutit sur une chambre tapissée de papier anti-UV et éclairée à moins de 50 lux abritant des trésors de la Renaissance et des dessins érotiques. La règle d’or pour préserver des toiles de maître… Dans cet appartement monégasque appartenant à un collectionneur, tout est pensé pour conserver au mieux tableaux, sculptures, mobilier design choisis avec un goût très sûr et une connaissance assumée de l’histoire de l’art. Un vrai petit musée privé où les pièces ont été achetées une à une dans les galeries ou foires d’art à travers le monde. De Bâle à New York, en passant par Londres. « Le fil rouge, c’est la qualité », explique ce collectionneur qui souhaite conserver l’anonymat. Car dans le milieu très feutré des collectionneurs d’art, la discrétion est un leitmotiv. L’un d’eux a refusé de répondre à nos questions sur le conseil de son assureur, pour des raisons de sécurité… « Monaco est la place au monde où il y a le plus grand nombre de collectionneurs au m2 », souffle un expert de la place. « A Monaco, on compte une trentaine de collections sérieuses et importantes, observe Cristiano Raimondi, responsable développement et projets internationaux du NMNM. On trouve des pièces incroyables. Des maîtres anciens aux plus contemporains. De Leonardo de Vinci à Peter Blake. » Chaque collectionneur a sa lubie. Des bijoux au street art, en passant par des collections très pointues de porcelaine chinoise, de clichés italiens des années 50-60, de bijoux ou de planches de BD signées par leur auteur. « On a tous notre petite folie dans la tête », s’amuse Cristiano Raimondi. « Certains collectionneurs ont des tocs. Ils achètent parfois 400 pièces sur le même thème à 400 euros pour le bonheur d’accumuler », souligne un expert agréé par les assurances. Une vraie addiction. « Les vrais collectionneurs sont reconnaissables par leur boulimie de recherches sur l’art. Investir dans les œuvres est une nécessité qui devient presque une drogue… » confirme Cristiano Raimondi.

+1 370 % en 16 ans

Cette concentration de collections démentes à Monaco est le signe d’une tendance mondiale. Le marché de l’art ne connaît pas la crise. La preuve ? « Alors que les banques centrales appliquent des taux négatifs qui ruinent les épargnants, (il) connaît une croissance insolente avec une progression de 1 370 % des recettes annuelles enregistrées sur le seul segment de l’art contemporain en 16 ans », analyse Thierry Ehrmann. Pour le président d’Artprice, leader mondial des banques de données sur la cotation et les indices de l’art, la crise financière et économique que traverse le monde depuis 2007 « fait apparaître le marché de l’art comme une oasis dans le désert »… Le dernier rapport annuel d’Artprice (1) décrypte le marché actuel. Raréfaction des maîtres anciens (artistes nés avant 1760), demande « insatiable » pour l’art du XIXème siècle (artistes nés entre 1760 et 1860 comme Van Gogh, Monet, Gauguin, Manet, Degas, Cézanne ou Courbet), records pour l’art moderne (5,2 milliards de dollars pour les artistes nés entre 1860 et 1920 comme Picasso, Modigliani et Giacometti)… Quant à l’art d’après-guerre, il est classé grand gagnant. Les recettes générées par les ventes de signatures comme Roy Lichtenstein, Cy Twombly, Andy Warhol (tous classés au Top 10 mondial par produit de ventes) et Lucian Freud ont carrément augmenté de 308 % en 10 ans ! En 2015, les prix avaient atteint des sommets. Le record de l’œuvre la plus chère du monde avait été battu par Les Femmes d’Alger (version O), une huile peinte par Pablo Picasso en 1955, adjugée chez Christie’s à New York à 179,4 millions de dollars. A cette même vente new yorkaise, L’Homme au doigt d’Alberto Giacometti (1947) s’était vendu 141,3 millions de dollars (126,6 millions d’euros). Devenant ainsi la sculpture la plus chère au monde…

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RECORD/Un tableau inédit du Douanier Rousseau, intitulé Deux lions à l’affût dans la jungle, a été adjugé à Monaco le 14 décembre pour 2,6 millions d’euros. © Photo Christophe Duranti

Monaco, nouvel élan

Monaco aussi décroche ses records. La maison Hôtel des ventes de Monte-Carlo vient de signer une vente historique. Un tableau inédit du Douanier Rousseau, intitulé Deux lions à l’affût dans la jungle, y a été adjugé le 14 décembre pour 2,6 millions d’euros. « C’était une pièce inédite, jamais vue sur le marché, qui est restée enroulée pendant des décennies avant d’être retendue sur un châssis en 2007 », explique Franck Baille, cofondateur de HVMC, qui a ouvert ses locaux de 300 m2 dans une ancienne fonderie, sur le port de Monaco. Avant HVMC, Tajan avait organisé pendant plus de 30 ans des ventes estivales de bijoux, montres, design et d’art moderne et contemporain à Monaco, au Café de Paris. Des années fastes en records pour la maison avant la fin des vacations en 2014. « En 1993, nous avons dispersé, à Monaco, la collection d’Hussein Pacha, avec un Canaletto vendu 66 millions de francs, record français pour une peinture ancienne. Plus récemment en 2007 nous avons réalisé un record du monde vendu 111 000 euros pour un grand bureau “Rodéo” et son fauteuil au modèle de Garouste et Bonetti », note la commissaire-priseur Claudia Mercier.

Effets de mode

Tous les acteurs clés du marché de l’art ont bien compris leur intérêt d’être présents à Monaco, terre de collectionneurs et amateurs d’art. « Il y a 100 gros collectionneurs à Monaco », comptabilise Louise Grether, directrice d’Artcurial Monaco. Tandis que Claudia Marchier, chez Tajan, révèle que « (son) fichier sur place recueille environ 2 000 noms »… 

Le numéro 2 mondial Sotheby’s est implanté à Monaco depuis 1974. Avant de concentrer ses forces sur Paris en 2001 (depuis la fin du monopole des commissaires-priseurs en France), Sotheby’s investissait le Sporting d’Hiver avec 5 séries de ventes annuelles. « Il y avait une forte clientèle anglaise et italienne, venue à Monaco au moment où les brigades rouges sévissaient en Italie. Aujourd’hui, notre clientèle est très internationale. Elle est composée essentiellement d’hommes et de femmes d’affaires vivant aussi bien en Europe, aux Etats-Unis, en Russie ou en Suisse », analyse Mark Armstrong, directeur du bureau de Sotheby’s à Monaco. Selon les experts, en principauté, le marché a énormément changé. « Autrefois, lorsqu’on organisait des ventes à Monte-Carlo, on vendait essentiellement du mobilier et des tableaux anciens et du XIXème siècle. Désormais, les commodes sont moins cotées même si le mobilier reste une valeur sûre lorsqu’il est au top du top comme le français du XVIIIème siècle… La mode est à l’art contemporain, au design et à l’art impressionniste et post-impressionniste », indique Mark Armstrong. « Le marché s’est redéfini il y a quelques années en fonction de l’évolution sociologique, du mode de vie. Le classique, le mobilier encombrant représentent un marché déclinant. Certains domaines sont portés par la demande : les bijoux, les montres, les tableaux de toutes les époques en fonction de cotes », analyse quant à lui Franck Baille de HVMC. Dans cette nouvelle configuration, le 9ème art fait son chemin : « Tintin est très à la mode. L’année dernière une planche signée par Hergé d’On a marché sur la lune a été vendue plus d’un million d’euros ! Artcurial a d’ailleurs créé un département spécialisé BD et Street Art », note Louise Grether, directrice de Artcurial Monaco.

Monaco a sa foire

Cette évolution des tendances a contribué à une restructuration du marché des galeries monégasques. « Il y en a de moins en moins. C’est dommage », note Mark Armstrong qui regrette la fermeture de la mythique Marlborough quai Antoine Ier, ou de Sem’Art, qui avait innové en proposant un concept de restaurant-exposition… « Les gros collectionneurs habitant à Monaco achètent essentiellement à l’étranger. On les appelle les “jet riches”, ils prennent leur jet privé et s’encanaillent à Miami ou à Bâle. Et ce même si certaines galeries monégasques proposent des pièces formidables, s’étonne un expert agréé de la place. Adriano Ribolzi a promu Monaco dans le monde de l’antiquité pendant des années. C’était le seul représentant monégasque à la foire de Maastricht avant Maison d’art, spécialisée dans les tableaux de maîtres anciens ! De son côté, Robert Zehil est le spécialiste mondial de l’art nouveau ! »

Les observateurs de la place s’accordent pourtant à dire qu’ils perçoivent un frémissement dans le micro-marché monégasque. « Monaco va bientôt accueillir de nouvelles galeries importantes, De Jonckheere, et Fabrizio Moretti, au Park Palace… » s’enthousiasme Mark Armstrong. La galerie De Jonckheere doit en effet ouvrir en mai sur l’avenue Princesse Grace, avec une toute toute première exposition qui confrontera maîtres anciens flamands et art moderne et contemporain, de Lucio Fontana à René Magritte… Un signe qui ne trompe pas. Tout comme l’arrivée de artmonte-carlo en 2016 au Grimaldi Forum. Le principe est le même qu’à Genève. « Offrir un salon plus restreint que les foires internationale comme la FIAC ou Art Basel mais avec la même qualité de galeries et d’expositions institutionnelles », souligne le directeur Thomas Hug, qui a décliné le concept à Monaco, sur le conseil de galeries internationales et de collectionneurs privés. La première édition avait réuni près de 4 000 visiteurs. Thomas Hug espère bien franchir très vite la barre des 17 000 comme à Genève. Symbole du succès, « toutes les galeries présentes l’an passé souhaitent revenir et on a dû procéder à une sélection. C’est plutôt bon signe… » Du 29 au 30 avril, artmonte-carlo 2017, qui proposera un espace consacré au design commissionné par Martine Bedin, compte bien offrir des services sur-mesure aux clients collectionneurs, entre visites de maisons privées et projets artistiques innovants notamment dans les ors du casino. Pour le grand public, un pavillon d’architecte devrait faire date sur le parvis du Grimaldi Forum, avec une structure gonflable de Hans Walter Müller, architecte de l’éphémère. Comme un symbole que le marché de l’art monégasque n’est pas prêt de se dégonfler…

_Milena Radoman

 

DÉCOUVERTES/

En quête de trésors

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Sainte Marie Madeleine en extase, Artemisia Gentileschi © Photo Sotheby’s France / Art Digital Studio

Chez Sotheby’s Monaco, le directeur Mark Armstrong s’occupe bien évidemment de l’expertise, des achats et de l’acheminement des œuvres d’art de ses clients. Mais ce Britannique polyglotte, en poste à Monaco depuis 1985, a également le don de dénicher des trésors. « J’adore rendre visite aux clients, on ne sait jamais ce qu’on va découvrir… Dans un appartement, dans le cadre d’un héritage, j’ai vu une une peinture à la qualité extraordinaire. J’ai pris des photos, un de nos spécialistes est venu confirmer mon expertise. Au final, c’était un tableau d’Artemisia Gentileschi, la première femme peintre qui gagna sa liberté à la force de son pinceau ! » L’œuvre, intitulée Sainte Marie Madeleine en extase, s’est vendue à Paris 865 500 euros, un record mondial pour l’artiste…

Mark Armstrong a également découvert en 2010, caché dans un vieux réduit, une peinture de Gaspare Traversi, un artiste italien du XVIIIème siècle de la période rococo. La Rixe de jeu a été adjugée à Paris plus d’un million d’euros… Au fil de ses visites, l’expert déniche toujours 2 à 3 trésors par an. Qu’il s’agisse d’une pendule chinoise du XVIIème siècle ou d’une statue romaine en marbre d’Aphrodite… « Je n’ai pas encore fait de découverte en 2017 mais l’année ne fait que commencer », sourit le Britannique. _M.R.

 

EN BREF/

Legs en suspens

Certains collectionneurs monégasques désireux de faire des legs au NMNM car ils n’ont pas d’héritiers ont approché l’institution monégasque. Des donations qui seraient considérables puisque l’on parle d’œuvres de Picasso, Modigliani ou plus contemporaines, estimées à « plusieurs centaines de millions d’euros », explique Cristiano Raimondi. « Nous ne pouvons pas accepter tant que l’on ne peut offrir de garanties suffisante en termes de stockage. Une réflexion est en cours pour agrandir la villa Sauber », ajoute-t-il.

Prêts écolos

L’avantage d’avoir des collectionneurs à Monaco, c’est aussi d’alimenter les expositions du Nouveau musée national. Un collectionneur anonyme avait ainsi prêté 47 Gilbert & George au NMNM. « Convaincre les gens d’exposer leur collection n’est pas évident mais on y arrive », sourit Cristiano Raimondi. Qui ajoute : « Des œuvres exceptionnelles à kilomètre zéro, c’est écolo… »

Risques

Parce que « les questions liées au manque de transparence et d’authenticité nuisent à la confiance et crédibilité sur le marché de l’art », la Fondation pour le droit de l’art et le Centre du droit de l’art ont lancé l’initiative RAM (The Responsible Art Market Initiative) a été lancée. L’un des objectifs est de mettre en place des lignes directrices sur la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. Avec des « voyants rouges » ou « red flags » concernant le client, l’œuvre ou la transaction (en cash) qui doivent alerter l’acheteur ou le vendeur sur les risques potentiels. « Doubler un prix ou au contraire le diviser par deux doit mettre la puce à l’oreille de l’acheteur », commentent les experts.

 

TENDANCE/

Les bijoux en vogue

« Monaco est le seul endroit au monde où l’on peut porter des bijoux et des montres de grande valeur », souffle un expert de la place. Et c’est pour cela qu’il y a un vrai marché. Artcurial, également spécialisée dans les sacs Hermès et les belles voitures, a d’ailleurs senti le filon et organise régulièrement des ventes consacrées à la joaillerie et à l’horlogerie. « Les ventes de bijoux ont toujours bien marché. Il y a une forte demande pour les marques connues (Cartier, Van Cleef, Boucheron). On a ainsi vendu une broche estimée entre 12 000 et 15 000 euros, 110 000 euros », indique Louise Grether, directrice du bureau Artcurial Monaco. Avant de rappeler que « la joaillerie a une dimension artistique, surtout les anciennes pierres, que ce soit au niveau de la conception ou de la créativité ». Ce qui marche le mieux ? « L’histoire d’un bijou est primordiale, on a récemment très bien vendu la collection d’une famille royale en Belgique… » _M.R.

 

« Il y a des bulles spéculatives »

CONJONCTURE/Le marché de l’art contemporain a connu une correction en 2016. Logique pour les spécialistes qui dénoncent la spéculation existant autour du secteur.

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Cristiano Raimondi

Ça y est. Après des années d’engouement frénétique et de hausse des prix, le marché mondial des enchères d’art contemporain a subi une correction notable. Selon le rapport annuel Artprice 2016 consacré au secteur, son chiffre d’affaires a diminué de 25 % entre juillet 2015 et juin 2016, passant de 2,1 à 1,5 milliard de dollars (1,3 milliard d’euros). « Un ajustement aussi nécessaire que prévisible » pour un marché qui a connu une croissance exponentielle de 1 370 % depuis 2000 selon le PDG d’Artprice, Thierry Ehrmann. La course aux records semble donc suspendue même si le rapport enregistre déjà 115 enchères millionnaires pour cette période… Pour le leader mondial des banques de données sur la cotation et les indices de l’art, l’une des explications est que les collectionneurs chinois, au gros pouvoir d’achat, « se sont repositionnés », en privilégiant les acquisitions d’œuvres de Monet, de Van Gogh ou de Modigliani.

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Basquiat, Wool et Koons au sommet

Une correction logique car nombre sont ceux à dénoncer la spéculation autour de l’art contemporain. Pour Cristiano Raimondi, bras-droit de Marie-Claude Beaud au Nouveau musée national de Monaco, « il existe des bulles spéculatives dans ce marché qui n’est pas réglementé. Les valeurs sont construites par 4 ou 5 personnes qui veulent faire monter les prix. Certains prix sont absurdes et immoraux… » C’est bien simple. « Le marché de l’art contemporain reste largement dominé par une poignée de signatures incontournables. Les trois plasticiens les plus performants en salles de ventes, Jean-Michel Basquiat, Christopher Wool et Jeff Koons (podium qui ne s’est pas renouvelé au cours des cinq dernières années), génèrent pratiquement 19 % des recettes mondiales, tandis que les 4 268 artistes introduits cette année aux enchères cumulent à peine 2,3 % des recettes dans leur globalité », observe Artprice. « Jeff Koons est devenu très connu quand il a épousé la Cicciolina pour le grand public, c’est un phénomène quasi-sociologique », ironise Cristiano Raimondi. Avant de rappeler « la valeur sur le marché d’un artiste n’a rien à voir avec sa valeur, surtout au vu du nombre d’artistes sous-cotés… »

_Milena Radoman

 

David Nahmad, collectionneur fou

RENCONTRE/A Monaco, David Nahmad ne conserve qu’une partie infime de sa collection constituée de tableaux de Monet, Matisse, Renoir, Rothko et surtout Picasso. Focus sur ce marchand d’art emblématique, qui n’hésite pas fustiger la spéculation dans l’art contemporain.

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Il est incontestablement l’un des hommes les plus puissants du marché de l’art. En 2014, David Nahmad était classé par le cabinet Wealth-X comme le plus grand collectionneur au monde, après le magnat des médias David Greffen, fondateur de Dreamworks, Eli Broad, fondateur de KB Home et Philip Niarchos, héritier de l’armateur grec Stavros Niarchos. Quand on murmure le nom de David Nahmad, les compteurs s’affolent. On parle en effet de plus de 4 500 œuvres entreposées dans les ports francs de Genève, évaluées à 3 milliards de dollars, et de plus de 10 000 achetées au cours de sa carrière. Le marchand d’art s’en amuse voire s’en agace. « Les chiffres ne veulent rien dire. 10 000 œuvres achetées en 62 ans, ça n’a rien d’exceptionnel… » Pour relativiser les estimations liées à sa collection, il rappelle ainsi qu’il vient d’en vendre 400 000 à 400 000 euros. Soit 1 000 euros l’une en moyenne…

Esprit mathématique

Lors de l’entretien accordé à L’Obs’ dans le lobby de l’hôtel Métropole, David Nahmad préfère raconter, moult anecdotes à l’appui, l’histoire de l’art du XXème siècle. Logique. La vie du marchand né en 1947 croise celle des artistes majeurs de ce siècle. Huitième enfant de Hillel Nahmad, un banquier syrien qui s’installa à Beyrouth en 1945 avant de migrer en Italie, David Nahmad a mis le pied à l’étrier avec son grand frère Joseph. Installé à Milan, “Joe” est un personnage haut en couleur que le réalisateur Claude Berri voulait d’ailleurs immortaliser pour le grand écran. L’homme d’affaires commence à collectionner les jeunes artistes italiens, de Lucio Fontana à Arnaldo Pomodoro. Les vend aux monstres sacrés de la Cinecittà comme Sofia Loren. Le jeune David l’accompagne dans les galeries et les ventes aux enchères ; opère sa première vente, un Max Ernst, à 17 ans… Il renoncera alors à son rêve de devenir mathématicien. Sans regret. « J’ai retrouvé dans l’art une grande science ! Si Kandinsky a créé l’abstraction, si Duchamp a créé le dadaïsme, si Breton est au départ du mouvement surréaliste, si nous sommes arrivés à l’informel, à la société de consommation ou au pop art, c’est parce qu’il y a une logique », confie-t-il aujourd’hui.

Dans les années 60, un krach boursier le met définitivement sur les rails du marché de l’art. « Nous avons perdu 95 % de nos liquidités lors du krach. Tout ce qui nous restait était invendable. On a alors été sauvés par les tableaux que possédait Joe. » En 1967-1968, le moment est stratégique. « Nous avons vendu les œuvres trois fois plus cher que nous les avions payées car il y avait une demande ! Lorsqu’il y a des crises, l’art est une valeur refuge. » Très vite, David et son frère Ezra, avec qui il monte une galerie à Milan, tissent leur réseau. Ils approchent les marchands de Picasso (Daniel-Henry Kahnweiler), de Matisse ou encore des futuristes. « J’achetais à la source. Dans les années 60, Picasso ne valait rien. Un dessin coûtait 500 dollars… »

Fan de Picasso

David Nahmad est aujourd’hui l’un des plus grands collectionneurs de l’artiste espagnol. Comme le montre l’exposition Picasso de l’été 2014 au Grimaldi Forum qui avait mis en lumière 116 œuvres de la collection Nahmad. Notamment la version H des Femmes d’Alger, la toile préférée de l’octogénaire. « Ce tableau a une histoire incroyable. En 1954, Picasso réinterprète Femmes d’Alger dans leur appartement de Delacroix. Il a réalisé quinze versions différentes et refusait de les vendre séparées. Après une longue négociation, le diamantaire Victor Ganz Ganz a acheté la totalité pour 212 000 dollars. Les bruits ont couru que Picasso a demandé à son marchand : “Qui est l’imbécile qui a acheté à ce prix là ?” Ganz s’est alors vengé en vendant la moitié de la série pour le même montant ! En se disant “On va voir qui est l’imbécile de nous deux…” » Etonnamment, David Nahmad, qui possèderait 300 Picasso, n’a jamais voulu rencontrer “le Maître” : « J’étais très proche de son marchand, qui me donnait tout. Je trouvais indélicat d’aller rencontrer Picasso dans son dos. »

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Marché de l’art « fictif »

Au cours de sa carrière, Nahmad a tout vu de l’évolution du marché de l’art. Alimenté les collections de Sergio Leone, Franck Sinatra et Kirk Douglas. Comme il vend aujourd’hui des toiles de maître à Madonna ou Leonardo DiCaprio. Connu pour son flair, le marchand, qui vit à Monaco, a acheté son premier Bacon en 1967 pour 800 livres (environ 2 000 dollars), connu les plus belles ventes publiques des années 70 (Rosenberg, Von Hirsch). « Si j’avais commencé 10 ans plus tard, je n’aurais jamais pu obtenir les chefs-d’œuvre que j’ai achetés ! » admet-il. Pour l’heure, la plus grosse acquisition qu’il ait faite est un Malevitch pour 60 millions de dollars en pleine crise financière de 2008, pour son fils Helly. Le marchand d’art n’a pas d’états d’âme sur ce qu’il faut vendre ou conserver. « Il faut garder ce qui devient un document historique, un témoignage de notre société et de notre culture. Avec la conquête de l’espace, par exemple, le monde a changé et les artistes qui en ont témoigné sont Fontana en pénétrant la toile et Yves Klein en créant le vide… » N’empêche. David Nahmad reste un sentimental. Il se refuse à vendre des Tanguy et des Max Ernst acquis lorsqu’il avait 18 ans. « Ces tableaux ne me coûtent rien et ils symbolisent l’histoire de ma vie… »

Plaisir de prêter

Aujourd’hui, Nahmad n’achète pas plus que 5 toiles “de gros calibre” par an. Selon lui, le marché de l’art est inexistant faute de « matériel » disponible. « Il n’y a plus d’offre. Il y a donc deux marchés. Le marché historique et le marché de la spéculation. » Avec un exemple éloquent : « Si quelqu’un veut acheter deux Van Gogh, il ne les trouvera pas ; par contre, il trouvera 50 Damien Hirst… On crée un marché fictif. C’est comme la bourse, l’action est gonflée par ceux qui ont intérêt à spéculer. » Désormais, David Nahmad, qui a exposé près de 120 tableaux en 2011 au Kunsthaus de Zurich, prend surtout plaisir à voir sa collection, en prêtant des œuvres à travers le monde. « Nous avons prêté en tout à 200 musées, dont 40 en France. On a montré nos tableaux plus que quiconque ! » Ce sera le cas à partir du 2 mars au musée Maillol à Paris. L’exposition 21 rue La Boétie retrace le parcours de Paul Rosenberg, l’un des plus grands marchands d’art du XXème siècle. La soixantaine de chefs-d’œuvre de l’art moderne (Pablo Picasso, Fernand Léger, Georges Braque, Henri Matisse, Marie Laurencin…) reconstitue la galerie que tenait le grand-père d’Anne Sinclair avant de fuir l’occupant nazi pour rejoindre New York. A Paris également, David Nahmad contribuera en 2018 à la grande exposition consacrée à Juan Miró au Grand Palais, orchestrée par Jean-Louis Prat. « J’espère que ce sera une expo Miró Miroir, en liaison avec les artistes qu’il a influencés », s’emballe le collectionneur, qui n’est pas avare de projets. Le prochain ? « J’adorerais avoir un immeuble à Monaco pour montrer 100 chefs-d’œuvre que j’ai pu collecter en un demi-siècle. Je suis prêt à le financer », propose le résident monégasque, serein. Car côté business, la relève est là. Avec son fils Helly, dont la galerie, sur l’avenue Madison à New York, est spécialisée dans l’art contemporain mais aussi avec Jo, le cadet chez qui il a repéré un bon flair. Chez les Nahmad, la famille comme l’art, c’est sacré. David Nahmad se réjouit d’avoir fait comprendre l’importance de l’art à son père ou à son cousin, le banquier Edmond Safra, avant leur mort. « Rien n’est plus essentiel que l’art dans ce monde… » souffle-t-il.

_Milena Radoman

 

JUSTICE/

Modigliani : « Je l’ai acheté en vente publique ! »

Depuis 2011 et les Panama Papers l’an passé, le nom de Nahmad a également été associé à un tableau de Modigiani que réclame le petit-fils de l’antiquaire juif britannique Oscar Settiner, contraint de fuir Paris pendant la Seconde guerre mondiale. Une entreprise canadienne spécialisée dans la traque d’œuvres dont les propriétaires ont été spoliés par les nazis l’avait incité à agir en restitution devant les tribunaux américains contre la famille Nahmad qui possède actuellement ce tableau, entreposé dans le port franc de Genève. En 2016, David Nahmad déclarait à l’AFP qu’« aucun document ne permet d’attester qu’Oscar Stettiner ait été dépouillé de ce tableau, ni même qu’il en ait été le propriétaire ». Aujourd’hui, il confirme : « Même le rabbin de ma synagogue à New York me demande pourquoi je n’ai pas restitué ce tableau. Je l’ai acheté en vente publique (pour un montant de 1,9 million de livres sterling, N.D.L.R.) en 1996 à Londres ! Je l’ai prêté à 5 musées et je ne me suis jamais dissimulé. » Placé sous séquestre par la justice suisse suite aux Panama Papers, le chef-d’œuvre avait été restitué en mai 2016 au collectionneur d’art et l’enquête avait été classée par le parquet genevois. _M.R.

 

Le musée fait le pari des jeunes talents

PATRIMOINE/En 2016, l’État a alloué 300 000 euros pour l’acquisition d’œuvres d’art. Une faible enveloppe au regard des 5 % du budget dédiés à la culture, qui permet toutefois de miser sur des artistes prometteurs.

 

Thomas-Demand-TD_Hydrokultur-@-NMNMCommissaire invité lors de La Carte d’après nature, l’exposition inaugurale de la villa Paloma en 2010, Thomas Demand présentait Hydrokultur. Une œuvre commandée par le Nouveau musée national de Monaco (NMNM), et acquise plus tard par l’institution muséale. Sept ans d’aide à la création et d’acquisition plus tard, elle n’a pas cessé « d’inviter des artistes contemporains à produire des œuvres ». À quelques jours de l’ouverture de sa nouvelle exposition, consacrée au pionnier de la photographie, peintre et inventeur d’origine monégasque Hercule Florence, la villa Paloma a notamment commandé une installation de Lucia Koch, un film de Leticia Ramos et des photographies de Jochen Lempert. Les œuvres restent la propriété des artistes, mais l’objectif est souvent d’acheter. C’est le cas avec Leticia Ramos : une de ses réalisations présentée à l’exposition sur Duane Hanson est entrée dans le giron du musée ; le NMNM possède aussi des œuvres de Jochen Lempert, montrées lors de Construire une collection. L’aide à la production qui se transforme en acquisition, une politique nourrie par un budget « entre 300 000 et 400 000 euros » alloué chaque année, précise le conseiller de gouvernement pour l’Intérieur — alors que « le budget total consacré à la culture représente environ 5 % du budget de l’État », soit près de 60 millions d’euros. « En charge de la conservation des œuvres de l’État, [le NMNM a pour but de] compléter et valoriser les collections déjà existantes », poursuit Patrice Cellario.

Miser sur la contemporanéité

« Il y a un certain temps, il était d’un million d’euros [partenaires privés inclus, lire en encadré]. Revenir à ce chiffre n’est pas aberrant », défend le conseiller national Daniel Boéri, président de la commission Culture et Patrimoine. « Avec un budget si réduit, on ne peut pas s’acheter des stars de maintenant », déplore l’élu, qui reconnaît toutefois que « cela ne correspond pas à la politique qu’on veut mettre en place ». « On ne va pas acheter un Warhol. Une collection n’est pas forcément une suite de noms chics et chers », confirme Marie-Claude Beaud, directrice du NMNM depuis 2009. La vocation du musée monégasque est de repérer les jeunes talents émergents et de les valoriser. « C’est un pari sur l’avenir », clame Daniel Boéri, qui défend le choix des jeunes artistes choisis par « des critères artistiques » — à l’instar des ateliers d’artistes (lire en encadré). Et en termes d’art, plus que la préservation du passé, le musée mise sur la contemporanéité. « Laisser une trace de notre passage de maintenant. Cela rentre dans une réflexion globale sur le patrimoine », résume l’élu, qui possède lui-même une galerie, L’Entrepôt. « Quand on a déniché un artiste, plus qu’acheter une œuvre, il faut passer une commande pour lui permettre de se développer. » Un rôle qui dépasse la seule acquisition d’œuvres, « comme les galeries jouent le jeu en faisant souvent les premières expositions des artistes », compare le doyen du Conseil national. La directrice du NMNM cite l’artiste Mick Mauss, qu’elle a produit pour le projet de l’exposition autour de Leon Bakst. « Aujourd’hui, sa carrière est en train d’exploser », se félicite-t-elle.

Arts du spectacle

L’élu se défend de toute spéculation sur ces artistes qui montent. La politique d’acquisition d’œuvres d’art « n’est pas destinée à constituer un investissement financier. Elle ne tente pas d’enrichir la Principauté mais vise à servir l’art », prône Patrice Cellario. Plus qu’un patchwork de jeunes talents, les collections du NMNM répondent à « une spécificité ». « L’ADN de Monaco », c’est « ce rapport aux arts du spectacle, au live, à l’évènement. On a hérité de l’ancien musée des Beaux-Arts », retrace Marie-Claude Beaud. Un rôle confirmé par les nombreuses institutions culturelles en Principauté : ballets, opéra, orchestre philharmonique, théâtre, etc. L’objectif étant de ne pas faire dormir les œuvres dans les réserves du musée, elles s’exposent, se prêtent, afin de mettre en valeur la cohérence des collections. « Le pouvoir de transmettre ! », loue Marie-Claude Beaud. « On est des messagers, des passeurs, entre l’art, les artistes et le public », vante la directrice. Et derrière les acquisitions et les expositions, il y a « les relations avec les institutions culturelles d’ailleurs, note Daniel Boéri. On tisse une toile, et on est reconnu. Lors d’une récente exposition à Beaubourg, il y avait deux œuvres qui avaient déjà été exposées au NMNM. Cela montre qu’on ne se trompe pas dans notre politique. » Ou l’exemple de la jeune Camille Henrot, dont l’œuvre filmique Grosse Fatigue avait été repérée à la biennale de Venise en 2013 avant d’être présentée au NMNM. Une preuve que Monaco se veut terre d’art, même si « elle n’est pas reconnue comme telle », déplore Daniel Boéri. Et pour asseoir cette légitimité, l’État prodigue une « une liberté de travail totale » à l’équipe de Marie-Claude Beaud. Si ce n’est la limite d’un petit budget.

_AYMERIC BRÉGOIN

 

« Un équilibre public-privé »

Aux 300 000 euros gouvernementaux s’ajoutent « le sponsoring institutionnel et le mécénat privé ». En 2016, 200 000 euros ont été mis sur la table par des partenaires, dont 100 000 euros d’UBS. Des moyens qui permettent « de démultiplier l’action de l’État », reconnaît Patrice Cellario. « Il faudrait avoir comme philosophie de trouver des sponsors qui mettent autant que le gouvernement pour arriver à un million », explique Daniel Boéri. Ce que Marie-Claude Beaud qualifie de « notion de concordance » : « Que les privés mettent à peu près autant que l’État. » Et quand l’État est investi, cela motive les investisseurs. « On est dans une autre période que le côté associatif classique », plaide-t-elle, prônant un rôle privé-public équilibré. Une rallonge qui permet notamment au musée « d’acheter de temps en temps à des ventes publiques ».

 

Résidence d’artistes

Distillées sur le quai Antoine Ier, les résidences d’artistes sont une autre facette de la politique d’aide à la création menée en Principauté. « Il n’y en a pas beaucoup », concède Daniel Boéri. À celles permanentes, « occupées par des artistes tels que Fernado Botero, Mateo Mornar, Kess Verkade », selon le gouvernement, s’ajoutent six ateliers « accessibles de façon temporaire et sur présentation d’un projet artistique ». Pas de medium ou de thème imposés, ni de critère de nationalité ou de résidence, mais une sélection par un comité, sous la forme d’une convention d’une durée d’un an maximum. « Ils disposent ainsi d’un lieu de travail et de création, et du temps nécessaire à la mise en œuvre de leur projet », loue Patrice Cellario.

 

Monaco suit l’exemple de Genève…

STOCKAGE/Depuis 2014, le Monaco Freeport affiche complet. Les collectionneurs et professionnels monégasques y entreposent leurs œuvres d’art, bijoux ou diamants.

 

Monaco-Freeport-Entrepot-3-@-DROuverts en 2012, les 1 000 m2 du Monaco Freeport ne désemplissent pas. L’entrepôt douanier, financé à 100 % par l’Etat monégasque, abrite œuvres d’art, antiquités, bijoux et pierres précieuses. Sa cible ? Les collectionneurs de la place mais aussi les marchands d’art, bijoutiers ou autres maisons de ventes aux enchères. A sa tête : Claude Valion, chef du service des douanes à Monaco de 2000 à 2005, qui a ensuite rejoint la commission consultative des objets d’art au palais princier. Le projet a été long à maturer, le temps d’obtenir les autorisations des douanes françaises et européennes. Pour le président délégué de la Société d’exploitation et de gestion des entrepôts de Monaco (SEGEM), en charge du Monaco Freeport, « l’entrepôt a vocation à développer le marché de l’art et de la destination artistique à Monaco. C’est déjà le cas. Cela aide à l’implantation d’un salon comme artmonte-carlo ou des expositions de joaillerie de très haut niveau, que l’on ne voit nulle part ailleurs, avec des bijoux valant plusieurs centaines de millions d’euros. Notre objectif n’est pas de faire des bénéfices avec le stockage. » Logique, le lieu, en pleine zone industrielle de Fontvieille, est restreint. Rien à voir avec les 150 000 m2 des Ports francs de Genève — dont la moitié sous douane —, qui accueillent déjà les collections de nombreux amateurs d’art résidant à Monaco. Même si côté sécurité, les conditions sont similaires, avec des contrôle d’hydrométrie, de température et de climatisation. « Les locaux sont placés sous une surveillance permanente avec des alarmes anti-intrusion, anti-choc, en connexion avec la Sûreté publique », explique Claude Vialon.

Image

Côté image, le Monaco Freeport veut aussi se distinguer des ports francs, parfois sulfureux car associés à des accusations de blanchiment ou de dissimulation fiscale. « Nous donnons des garanties de transparence à tous les stades. Les contrats sont passés uniquement avec les transiteurs en douane agréés par le gouvernement monégasque. Et on exige du transitaire qu’il connaisse le nom du propriétaire, et de l’ayant droit économique réel pour les trusts, par exemple. C’est notre marque de fabrique », souligne le président délégué, qui précise également que toutes les marchandises sont photographiées et répertoriées. « La douane connaît en temps réel l’état précis et réel de chaque box. » Ce qui n’empêche pas, pour la clientèle, une totale confidentialité. « Pendant le transit, le nom du propriétaire ne figure ni sur les documents ni les caisses. » Une discrétion indissociable du marché de l’art, souvent opaque. Au Monaco Freeport, il est d’ailleurs hors de question de révéler la valeur globale des biens stockés…

_Milena Radoman

 

DYNAMIQUE/

Une fondation unique au monde

Pour stocker les œuvres, chaque collectionneur a son astuce. Des entrepôts de stockage aux ports francs. L’hommes d’affaires Majid Boustany, qui a collecté 2 000 pièces de Francis Bacon, lui, a ouvert à Monaco la Francis Bacon MB Art Foundation en octobre 2014. Fasciné par le peintre anglais, Boustany y expose une partie de sa collection — comprenant une sélection de peintures de l’artiste de la fin des années 1920 au début des années 1980, des archives uniques de photographies de l’artiste, prises par des photographes de renom mais aussi par des amis et amants. C’est la seule fondation au monde dédiée exclusivement à Francis Bacon. _M.R.

 

Profession : galeriste

ANTIQUAIRES/Monaco abrite l’un des meilleurs spécialistes de l’Art nouveau, Robert Zehil.

C’est à Beverly Hills, aux Etats-Unis, que Robert Zehil avait monté sa galerie présentant les œuvres les plus représentatives de l’Art nouveau et de l’Art déco en 1982. A sa fermeture en 1992, le Libanais a continué à travailler en direct avec des clients choisis. Des collectionneurs privés mais aussi des musées du monde entier (à qui il prête également ses propres pièces). Avant de réouvrir sa galerie à Monaco, au Park Palace. Environ 170 m2 où l’on trouve une infime partie de sa collection de 2 500 pièces, dont certaines valent un million d’euros, stockées dans les ports francs ou des coffres de banques. Aujourd’hui, l’homme s’est fait une place à part sur ce marché très spécialisé. « Cette marchandise est extrêmement rare. Après un boom du secteur, tout est sorti il y a 30 ou 40 ans. C’est aujourd’hui ma force. Je dispose du plus grand stock au monde », indique ce Libanais à l’accent chantant. Ce n’est pas avec sa galerie qu’il fait le plus de ventes. « Quand des passants rentrent dans la boutique et que je leur annonce 200 000 euros pour le prix d’un meuble, ils pensent que je suis fou ! », s’amuse l’expert. Qui estime que les visiteurs se font rares. Au-delà de son réseau de collectionneurs haut de gamme habitant en Russie ou au Japon, la galerie Robert Zehil a toujours été présente dans les grandes foires internationales. « A Monaco, ce serait bien de créer un centre pour réunir tous les antiquaires », juge le septuagénaire, encore plein de projets. _M.R.

 

Une collection qui fait du bruit

Gauguin, Modigliani, Renoir, Picasso… A Monaco, l’une des collections les plus médiatiques est incontestablement celle du Russe Dmitry Rybolovlev. Le patron de l’ASM a ainsi acheté 37 chefs-d’œuvre au marchand d’art et patron de Natural LeCoultre Yves Bouvier pour près de 2 milliards d’euros. Depuis, Rybolovlev estime avoir été escroqué par le Suisse et l’affaire est toujours à l’instruction devant la justice monégasque (voir notre dossier dans L’Obs’ numéro 158). L’affaire, et au travers elle la collection du résident monégasque, défraie toujours la chronique puisque dernièrement Le Point a encore consacré un article à l’une des acquisitions de Rybolovlev. A savoir le Salvador Mundi, de Leonard de Vinci, acheté 50 euros en 1958 et vendu 98 millions… Un tableau qui a une histoire extraordinaire : peint en 1500, il aurait appartenu au roi d’Angleterre Charles Ier qui l’aurait transmis à son fils. Le tableau ne réapparait qu’au XIXème siècle, chez un collectionneur anglais. « La toile, très endommagée et recouverte de multiples couches de peinture, n’est alors plus considérée comme un Vinci, mais comme une copie de l’un des élèves du maître. Entre-temps, barbe et moustache ont été redessinées. En 1958, le Salvador Mundi est vendu par les héritiers de ce collectionneur, à Londres, pour 45 livres sterling, soit environ 50 euros ! » raconte ainsi l’hebdomadaire. Après un changement de main dans les années 2000, le Christ sur bois sera alors acheté 80 millions de dollars par Yves Bouvier et revendu au Russe 127,5 millions de dollars… _M.R.

 

Rififi dans le monde de l’art

AUTHENTICITÉ/Vrais ou faux ? Les 65 dessins de Van Gogh authentifiés par Franck Baille, cofondateur de la maison Hôtel des ventes de Monte-Carlo, et publiés par le Seuil, continuent à faire polémique dans le monde de l’art. L’affaire tourne au polar… Et pourrait bien surgir sur grand écran.

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RÉACTION/« On a réalisé une vraie enquête, ce n’est pas un travail de charlatan ! » tonne l’expert en art Franck Baille, cofondateur de la maison de ventes monégasque. © Photo Christophe Duranti

15 novembre 2016. Place des Vosges à Paris, le Seuil présentait en fanfare Le Brouillard d’Arles, Carnet retrouvé(1). Un livre de 228 pages, publié en plusieurs langues, contenant 65 dessins à l’encre inédits de Vincent Van Gogh, retrouvés dans un livre de comptabilité (dénommé brouillard) d’un hôtel d’Arles, où séjournait le peintre néerlandais. Une découverte sensationnelle dans le monde de l’art où l’on pensait que toute l’œuvre de l’impressionniste avait été disséquée. Le même jour, le musée Van Gogh d’Amsterdam dégainait une offensive surprise. Les experts de l’institution, véritable autorité morale dans le domaine puisqu’elle possède environ 200 tableaux de l’artiste, près de 500 de ses dessins et la quasi-totalité de sa correspondance, déclaraient que ces dessins n’étaient que des imitations, datant de la seconde moitié du XXème siècle.

Recherche d’ADN

Depuis la sortie de ce Brouillard, rien ne va plus entre les éditions du Seuil et le musée Van Gogh. Bataille de communiqués pour prouver ou au contraire contester l’authenticité des dessins, proposition d’un débat public d’experts par la maison d’édition aussitôt déclinée par l’institution néerlandaise… Franck Baille, l’expert en art qui représente la propriétaire — anonyme — des dessins et qui a initié l’enquête en authenticité, ne comprend pas cette « croisade ». « On a réalisé une vraie enquête, ce n’est pas un travail de charlatan ! L’assertion du musée de présenter ces dessins comme l’œuvre d’un faussaire est d’une grande gravité. » Deux sommités, l’historienne de l’art Bogomila Welsh-Ovcharov et Ronald Pickvance, commissaire de l’exposition de 1984 au Metropolitan Museum de New York consacrée à Van Gogh à Arles, cautionnent en effet la thèse que les dessins sont autographes. « A eux deux, ces spécialistes ont presque 100 ans d’études sur Van Gogh ! »

La bataille n’est pas prête de s’arrêter là. Du terrain purement historique et artistique, l’affaire pourrait basculer sur le terrain scientifique. Le musée Van Gogh met en cause “l’encre brunâtre des dessins”, jamais retrouvée dans des dessins de Van Gogh réalisés entre 1888 et 1890. Pas de problème. Franck Baille, président de la maison Hôtel des ventes de Monte-Carlo, travaille aujourd’hui avec un laboratoire spécialisé, notamment utilisé par les Offices à Florence, pour procéder à l’analyse de l’encre. Mieux, l’expert de la maison de ventes monégasque est en pleine recherche d’ADN du peintre sur les 65 dessins et la reliure. « La police scientifique nous a confirmé que l’ADN ne disparaissait pas à la suite des manipulations. Il suffit de retrouver la trace de l’ADN de Van Gogh et la comparer, par exemple, à l’ADN extrait de ses correspondances ou des timbres collés. Si Van Gogh a toussé ou saigné sur ces dessins, on sera fixé », souligne Franck Baille. Pour cette recherche d’ADN, l’expert n’exclut aucune piste. « Il y a actuellement une souscription de la mairie d’Auvers-sur-Oise pour la réfection des tombes de Vincent et son frère Theo Van Gogh. Si demain, il y a une exhumation, la comparaison pourra être faite avec un extrait d’ADN issu des dessins ou de la reliure… » Une technique pour le moins inédite. « Aussi loin que je me souvienne, cette méthode n’a jamais été testée pour des œuvres d’art », a ainsi déclaré Louis Van Tilborgh, conservateur en chef du musée Van Gogh d’Amsterdam au Figaro. « Les conservateurs des musées sont très prudents avec cette démarche-là car cet aspect scientifique pourrait faire basculer beaucoup de tableaux dans la grisaille dans le négatif… » sourit Franck Baille.

Bientôt un film ?

Décidément, l’ADN de Van Gogh a la cote. En 2014, l’artiste néerlandaise Diemut Strebe avait déjà recréé la fameuse oreille gauche du peintre, coupée dans un accès de folie. Pour réaliser cette réplique, exposée au Centre pour l’art et les médias (ZKM) de Karlsruhe en Allemagne, elle avait utilisé de l’ADN provenant d’une enveloppe que Van Gogh aurait utilisé. Le matériel génétique subsistant dans le rabat de l’enveloppe et dans la colle du timbre avait été prélevé dans un centre de médecine légale, à Lausanne en Suisse. C’est alors qu’une partie de l’ADN mitochondrial de Van Gogh avait été cloné puis réinjecté dans des cellules vivantes de cartilage, données par Lieuwe van Gogh, l’arrière-arrière-petit-fils de Theo van Gogh pour une impression 3D… L’histoire nous dira si ces fameux dessins seront authentifiés un jour par une comparaison d’ADN. En attendant, ils risquent d’alimenter encore cette année la production éditoriale et cinématographique. « L’histoire dans l’histoire est en cours de rédaction », souffle Franck Baille. Qui glisse également qu’un film est en préparation. « Un grand réalisateur américain s’est intéressé à notre affaire. Ce sera un film de référence. » Comme quoi, sur un plan ou au autre, ce Brouillard de Van Gogh n’a pas fini de faire parler de lui…

_Milena Radoman

 

HISTOIRE/

Le Brouillard en bref…

C’est au cours d’une partie de chasse au centre de la France en 2008 que Franck baille a eu vent de ces dessins inédits de Van Gogh. Un de ses amis le met en relation avec la propriétaire, une dame âgée qui souhaite conserver l’anonymat. Cette descendante d’une proche des propriétaires du Café de la gare fréquenté par Van Gogh avait découvert le brouillard contenant les estampes ainsi qu’un petit carnet manuscrit dans une remise à Arles, après les bombardements de 1944. Les fameux dessins — des esquisses préparatoires à des chefs-d’œuvre mais aussi des essais de tableaux jamais réalisés, ainsi que dix portraits, dont un de Gauguin et un autoportrait — auraient été déposés en mai 1890 par un ami du peintre, le docteur Félix Rey, à l’attention de Joseph et Marie Ginoux, les propriétaires de l’établissement arlésien. Le tout serait resté dans l’oubli pendant 120 ans… Une découverte qui, outre la dimension artistique, aurait un intérêt commercial : une lettre de Van Gogh à son frère Theo sur laquelle figure un dessin de la Maison jaune d’Arles s’était vendue en 2013 à près de 5,5 millions de dollars… _M.R.

 

L’art de laisser sa trace

PORTRAIT/S’il expose aujourd’hui ses œuvres dans le monde entier, Anthony Alberti alias Mr. OneTeas a parcouru un long chemin depuis son premier graffiti en 2005.

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Graffiti, portraits, sculptures… Anthony Alberti, alias Mr. OneTeas, est un artiste touche-à-tout, qui puise son inspiration au travers de voyages, de rencontres et d’échanges. De New York, où se trouve son atelier, à Paris, en passant par Naples, le graffeur parcourt le monde en laissant sa trace dans les rues des grandes villes. L’année dernière, c’est à Monaco qu’il crée une fresque monumentale comprenant le portrait de 600 travailleurs de l’ombre, sur la façade du Ni Box. Un projet de deux ans, dans le cadre d’Inside Out Project, initié par le street artist JR, qui a eu du mal à voir le jour. Car en plus de devoir trouver un propriétaire qui acceptait de prêter sa façade pour ce projet inédit en principauté, il fallait aussi convaincre un cabinet d’assurance de couvrir l’installation. « J’ai eu 33 refus avant de trouver un assureur… » Pour réaliser cette fresque, Anthony Alberti a dû la financer entièrement de sa poche.

Un artiste indépendant

Si le jeune homme de 32 ans a commencé sa carrière en peignant dans la rue, il est aujourd’hui adopté par de nombreuses galeries internationales et expose actuellement dans huit pays, en France, en Belgique, mais aussi en République-Tchèque, en Espagne et aux Etats-Unis. Pourtant, rien ne prédestinait cet autodidacte à devenir artiste-peintre. Immobilisé un temps à la suite d’un accident de voiture, il touche à sa première bombe de peinture à 20 ans. C’est le déclic. Les murs deviennent sa toile. Sa curiosité dévorante le mène a à explorer d’autres supports. Des caisses de vin récupérées à la poubelle, des briques de cartons ou des emballages de médicaments. En 2011, Anthony Alberti se jette à l’eau. Il quitte son job dans une agence immobilière pour devenir artiste à temps plein. Organisant alors sa première exposition. « Je déteste avoir à demander quoi que ce soit à qui que ce soit… » Mr. OneTeas est pourtant bien obligé de se frotter au milieu du marché de l’art. Pas facile. « Aujourd’hui, il n’y a plus beaucoup de galeries qui investissent dans leurs artistes (en accordant une avance sur les toiles déposées). Elles préfèrent la plupart du temps les œuvres en dépôt. Il faut donc apprendre à jongler et à être patient. De plus, les galeries prennent 50 % du prix du tableau… » Anthony Alberti développe alors son réseau. Ses clients, pour la plupart internationaux, sont ses « ambassadeurs ». « L’une de mes clientes avait organisé un dîner et parmi les invités se trouvait un marchand d’art. Il a aimé mon tableau et m’a contacté… » Si certains artistes font appel à des agents, Anthony préfère gérer lui-même son travail et s’associe principalement avec des galeries indépendantes. « C’est compliqué de trouver un bon agent, d’entretenir une vraie relation de confiance. » Pour se faire davantage connaître, il se diversifie. Scénographies pour le Palais des Festival de Cannes, organisation d’un festival d’art extravagant à Eze, « Ezetravagant »…

Réussir par soi-même

Mais se faire un nom dans le monde de l’art n’a pas été facile. « Les gens ne me prenaient pas au sérieux. Le fait de vivre à Monaco m’a fait perdre en crédibilité, on est facilement étiqueté », confie-t-il. Difficile aussi quand on est autodidacte d’être reconnu par les institutions : « Si tu n’as pas fait les Beaux-Arts, tu n’es pas vraiment un artiste à leurs yeux. Ce milieu est assez fermé… » Alors pour réussir, Mr. OneTeas travaille, se dépasse. « De septembre à octobre, j’ai pris 17 avions… » Marié depuis deux ans, le jeune homme n’a pas encore trouvé le temps de partir en voyage de noces. Il prépare actuellement son retour en France, après quatre ans d’absence. En septembre prochain, il organisera à Roquebrune-Cap-Martin sa plus grande exposition d’une cinquantaine de ses œuvres et installations avec, pour la première fois, des sculptures. L’année 2018 promet encore plus de surprises, avec une exposition inédite qui se déroulera pendant un mois sur trois continents. D’abord, en Asie, où vingt œuvres seront exposées. En Europe et pour finir, en Amérique. Encore une fois, son travail, à base, par exemple, de disquettes informatiques ou de cassettes audio, portera sur l’obsolescence, critiquant en filigrane la société de consommation. « L’obsolescence ne connaît pas de frontière. » Pour cet artiste autodidacte, la démarche artistique qui se cache derrière une œuvre est capitale. « L’essentiel, ce n’est pas de faire du beau, c’est de livrer un message… »

_Eva Bessi

écrit par La rédaction