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Another Day on Earth,
l’immensité de l’océan immortalisée

CULTURE/Au Musée océanographique de Monaco, une exposition présente, jusqu’au 8 juin, des clichés du photographe Gérard Rancinan associés aux réflexion de son écrivaine fétiche, Caroline Gaudriault. Interview des deux artistes qui portent leur regard sur cet horizon impalpable.

 

« Ma vie, comme mon œuvre, est un fil tendu »

L’exposition Another Day on Earth présente 14 photographies « commencées dans la confidentialité ». Pouvez-vous nous expliquer la genèse de ce projet ?

Gérard Rancinan : Après des années à regarder le monde et ses passagers de trop près, à voir la chair à nu, j’avais sûrement besoin d’une « bulle » dans laquelle je pourrais m’isoler, me retrouver face à moi-même. C’est la façon que j’ai eu de prendre un peu de recul en allant me réfugier sur les dunes qui m’ont vu grandir, de relire tout mon voyage du haut de ces dunes de sable, fragiles et mouvantes, et de m’approprier un autre jour sur terre !

 

 

Vous photographiez l’océan, son horizon impalpable. De quel(s) océan(s) s’agit-il : de celui de votre Sud-Ouest natal ? De tous les océans ?

G. R. : C’est l’océan qui m’a vu naître et qui a forgé chez moi un regard curieux. Je n’ai aucune raison, aujourd’hui, de devenir un photographe de paysages en allant photographier tous les océans du monde… C’est toujours un rapport intellectuel que j’entretiens avec la photographie.

 

En capturant ainsi l’immensité et un point de fuite, une étendue dépourvue de toute empreinte humaine, qu’essayez-vous de dire à l’homme ?

G. R. : Qu’il est à la fois minuscule et parfois un géant, qu’il doit être curieux et avoir la volonté de dépasser ses limites ! Mais n’est ce pas le destin des hommes que de vouloir dépasser toujours la ligne d’horizon et d’atteindre l’inaccessible !

 

 Vous avez démarré votre carrière comme photoreporter, avez été de nombreuses fois récompensé par le Prix World Press. Pourquoi ce besoin constant de saisir le réel ?

G.R. : Parce que je suis photographe tout d’abord. Et je ne vois pas comment un photographe pourrait saisir autre chose que le réel ! Plus sérieusement, mon travail consiste à décrire mon époque et à être un témoin éveillé de ses métamorphoses. Pour réaliser cela, je ne dois être ni dupe ni naïf, mais avoir les deux pieds bien ancrés dans le réel.

 

 Vous avez ensuite travaillé sur beaucoup de projets photographiques davantage « mis en scène ». Pourquoi cette évolution ? Est-ce un moyen différent de passer un même message ?

G.R. : Depuis toujours, je fais la même photographie, j’accompagne mes contemporains, j’adapte la forme au fond de mon propos. Peu importe la manière, le tout est d’être le plus juste, le plus sincère possible.

 

Cette nouvelle exposition est-elle un retour aux sources, une volonté d’« inertie » de votre part devant ce qui est capturé par votre objectif ?

G.R. : Ma vie, comme mon oeuvre, est un fil tendu, fait d’innombrables nœuds, d’étapes qui se succèdent, de détails qui font un tout, et c’est ce tout qui fait mon oeuvre.

 

 Vous exposez dans un musée océanographique, dans un micro-État qui a prouvé sa volonté de lutter pour la préservation de la planète, notamment des océans. Il y a-t-il, initialement derrière ce projet, également une volonté politique de votre part ?

G.R. : Il n’y a aucune volonté politique, je ne fais pas de politique. Mais les diverses actions du Prince Albert II pour la préservation de la nature, ainsi que la tradition de ses prédécesseurs, ont apporté une mise en lumière très importante sur notre environnement. De plus, le rayonnement de Monaco dans le monde entier est, pour un artiste, un élément très motivant et déterminant dans la décision de faire une exposition dans ce prestigieux Musée océanographique de Monaco.

 

Pouvez-nous vous raconter votre rencontre et vos projets avec Caroline Gaudriault ? Qu’est-ce qui vous a séduit chez elle ?

G.R. : C’est tout d’abord sa pertinence à aborder les soubresauts de notre époque, sa curiosité, son intelligence, la manière dont elle construit ses phrases qui coulent comme des rivières dans ses livres et comment elle explique simplement des faits complexes. Caroline Gaudriault est aussi pour moi la possibilité d’avoir une longue conversation sur l’état du monde.

 

Comment avez-vous fonctionné sur cette exposition commune ? En quoi ses écrits s’imbriquent-ils parfaitement à votre proposition photographique ?

G. R. : Nous travaillons en parallèle : j’ai regardé l’océan et je l’ai photographié ; Caroline Gaudriault a regardé ces photographies, elle les a traversées, elle s’est approprié ce paysage. Mais elle n’a jamais su où je les avais réalisées. Elle est restée dans ce mystère, dans ce temps arrêté qu’est la photographie. C’est donc à la fois un échange et une fusion des mots et des images d’une incontestable poésie.

 

 

« L’immensité nous donne des ailes »

 

Votre rencontre avec Gérard Rancinan remonte à il y a quinze ans : pourquoi avez-vous décidez de travailler ensemble ?

Caroline Gaudriault : Quinze ans, c’est pas mal n’est-ce-pas ? Vous savez ce qui me plaît, c’est d’avoir commencé un jour à travailler avec Gérard sur un projet qu’il produisait et de voir qu’aujourd’hui notre route professionnelle nous surprend toujours. Voilà pourquoi nous travaillons encore ensemble : nous savons créer du nouveau à chaque fois et ne nous répétons Vous avez construit vos textes après avoir regardé ses clichés. Est-ce une première ?

C.R. : Vous l’aurez compris, il n’y a jamais de règle entre nous. Parfois nous conceptualisons ensemble, parfois le texte écrit l’inspire et parfois la photo est la première à parler. Pour Another Day on Earth, Gérard aurait pu faire ses photos de son côté et j’aurais pu partir sur un bord de mer m’inspirer pour écrire les textes. Mais en fait j’avais apprivoisé ses photographies depuis longtemps, car les premières datent de 2010. Cela m’a toujours reposé de les voir car, à l’époque, nous étions en train de parler de l’agitation du monde dans un projet qui s’appelle La Trilogie des Modernes. Du coup, je savais qu’il prenait ses photos pour aller se ressourcer et sans le savoir il offrait aussi une respiration à mon regard. Il y a une évidence pour moi de partir de la photographie pour écrire plutôt que d’un paysage réel.

 

 

Qu’avez-vous ressenti pour la première fois devant ces photographies ? L’océan, cela vous parle ? Avez-vous justement des différences de perception sur l’immensité de ces photos, cette ligne d’horizon lointaine ?

C. R. : Un apaisement, en contraste avec les thèmes de la modernité, de la surenchère, de l’agitation globalisée sur lesquels nous travaillions. C’était très étrange parce qu’avec Gérard j’ai toujours été habituée aux photographies montrant des hommes. Je considérais que cette photographie vide d’humains faisait partie de son intimité, de ses moments à lui et je tenais à respecter cela. C’était à lui de décider s’il voulait livrer cette part de lui-même car il y a une démarche très personnelle évidemment dans ces paysages. Je ne les ai jamais regardés comme des natures mortes, car je connais bien leur auteur. J’y ai tout de suite vu la part de l’artiste visionnaire, celui qui va chercher au-delà, celui qui se confronte à l’impossible, qui a le courage d’avancer vers l’inconnu et qui aime l’infini pour ce qu’il a d’inatteignable. C’est ainsi que je qualifierais l’auteur de ces photographies. Donc bien entendu notre perception avec Gérard n’est pas la même. La sienne est forcément empreinte de ses souvenirs puisqu’il s’agit du lieu qui l’a vu naître et la mienne a été volontairement de venir se juxtaposer à son regard. Non pas pour interpréter ce que Gérard a voulu dire – c’est tellement clair en regardant ses photographies ! – mais en partant du regard de l’artiste pour rentrer dans une image qui devenait abstraite et qui conduisait plus facilement vers une pensée.

 

Textes et photos se complètent : pouvez-vous nous expliquer la démarche artistique et philosophique que vous avez voulu donné à l’exposition Another Day on Earth ?

C.R. : Vous voyez, la plupart du temps les photographies et les textes se répondent et les idées rebondissent entre l’un et l’autre comme dans un dialogue horizontal, alors que cette fois-ci il s’agit plutôt d’une juxtaposition de nos pensées, c’est à dire un dialogue vertical. Aussi la scénographie de l’exposition suit cette idée. Les photographies telles des pensées aériennes sont suspendues dans la pièce. Et les pensées, calligraphiées par Stéphanie Ledoux, une calligraphe de talent, flottent également sur un second plan de la pièce. Nous avons voulu rendre cette idée de puissance de la mer à provoquer la réflexion, la méditation. Ces feuilles de photographies et de textes sont suspendues comme le sont les idées qui nous entourent.

 

Vous racontez l’homme à partir d’un paysage minimaliste au sein duquel il est totalement absent : quelles interprétations pouvons-nous donner à cette proposition artistique ?

C.R. : C’est là où il s’agit vraiment d’une proposition artistique, ce qui signifie qu’il ne faut pas prendre ces photographies comme des natures mortes mais bien comme une proposition à évoquer le regard des hommes à travers un paysage où seule la mer est représentée. Mais au fond, l’intention principale est de parler uniquement de l’homme.

 

Derrière la beauté de ce paysage et sa fascination pour l’homme, ce dernier ne néglige-t-il pas cette immensité ?

C.R. : L’homme dans son ensemble néglige beaucoup de choses ! Et la première d’entre toutes étant celle de la précarité d’une telle beauté… Quant à l’immensité, elle est source d’un véritable paradoxe. L’immensité nous renvoie à notre nature minuscule, elle nous fait relativiser et en même temps elle nous donne des ailes car elle nous fait croire aux promesses. La force et l’esthétisme d’un tel paysage vient du fait que l’on pense qu’il n’y pas de limite… C’est la plus grande satisfaction de l’homme.

 

Vous êtes également journaliste. Cette exposition peut-elle être considérée comme un travail de journaliste, celui de saisir le réel ? Ne remplit-elle pas également un rôle que la presse se doit d’avoir ?

C.R. : Là, j’avoue que je me suis éloignée de mon rôle de journaliste par ce travail. C’était tout le contraire même : libre, très personnel, autonome, loin d’une volonté de traduire le réel. C’était uniquement de l’interprétation, loin de tout diktat ! Pour ce qui est de la presse, je vous promets que nous ferons un jour une expo dédiée !

 

Est-ce vous qui avez choisi le titre de l’exposition ? Pourquoi ce titre ?

C.R. : Non, c’est Gérard. « Un autre jour sur terre » lui appartenait vraiment dans cette histoire. J’ai juste regardé de quel « autre jour » il s’agissait…

écrit par Aymeric