Turello-New-York-2011

Amedeo M. Turello
Portraitiste acharné

CULTURE / Architecte de formation, ce résident monégasque a fini par réaliser son rêve : devenir photographe professionnel et travailler avec les plus grands. Un parcours assez exemplaire pour ce personnage travailleur qui aime parfois se montrer dérangeant.

Quand on rentre dans le bureau d’Amedeo Turello, à première vue, rien d’extraordinaire. On pourrait se trouver dans les locaux de n’importe quelle start-up. Un iMac équipé d’un écran de 27 pouces, quelques dossiers qui traînent, du mobilier design… Mais en regardant aux murs, on découvre des photos de femmes. « Ce ne sont pas mes photos », précise immédiatement Turello. Les siennes sont stockées sur des disques durs et des CD. Mais il préfère parler plutôt que de montrer immédiatement le fruit de son travail. Ouvert, chaleureux, attentionné… Pendant plus de 1h30, ce photographe va raconter son parcours, avec fougue et passion. Bavard, il explique avoir du mal à faire court.

Boffi
C’est à Cuneo (Italie) qu’est né Amedeo Turello, le 13 janvier 1964. Il arrive à Monaco alors qu’il n’a que 17 ans. « Mon père Adolfo, qui était un fabricant de meubles, avait des problèmes de santé. Du coup, il cherchait un endroit agréable pour se reposer et profiter de sa retraite. » A l’époque, tout est assez codifié. « Le premier garçon étudiait l’architecture. C’est comme ça que l’on est passé d’une production de meubles artisanale à une production industrielle, avec la deuxième génération. » Issu de la deuxième génération, Amedeo Turello a grandi avec une certaine idée du « made in Italy. » Il cite d’ailleurs volontiers les meubles Boffi, Cassina ou Giorgetti : autant d’entreprises italiennes où c’est aussi la deuxième génération qui apporte une certaine idée du design. « Tous mes amis de l’époque sont devenus de grands industriels dans le secteur du meuble. »

NEWTON/En 1999, Turello se lance enfin comme photographe. Il a 35 ans. « J’ai eu la chance de pouvoir démarrer avec l’équipe du photographe Helmut Newton. »

« Underground »
Sa mère, Germana, donne naissance à deux autres enfants. Robertino, né en 1966, travaille à Monaco comme géologue. Maria-Enrica est ingénieur, spécialisée en géotechnique. « Dans la famille, je suis le personnage un peu « underground », un peu moins sérieux. Même si je suis architecte de formation. »
A la fin des années 1980, c’est le boom du design en Italie. « Une période fantastique », se souvient Turello. Surtout à Turin, où le design des voitures est conçu sur place, avec de grands noms, comme Pininfarina ou Giorgetto Giugiaro par exemple. Ça tombe bien, c’est justement à Turin qu’Amedeo Turello fait ses études d’architecture, du côté de l’école polytechnique. Avant d’être diplômé du Art Centre College of Design de Pasadena, en Californie. Ce qui lui permet de pouvoir trouver un job dans le secteur du design assez rapidement.

Mac
« A l’époque, on dessinait un peu tout : une moto, un meuble, un canapé, un logo, du papier à en tête… » Dans les années 1980, un ami, Udo Lichtenecker, patron de Computer 2000, une entreprise basée en Allemagne, lui présente Steve Jobs. Résultat, quand Turello arrive sur la Côte d’Azur, il est alors l’un des premiers à débarquer avec son Mac sous le bras. « J’avais payé cet ordinateur 140 000 francs en 1992. Il était équipé d’un disque dur de 340 Mo. Ce qui était énorme pour l’époque ! » Turello crée alors International Promotion en 1990, une entreprise spécialisée dans le graphisme. Assez vite, il décroche un important contrat avec la Société des bains de mer (SBM). Un contrat qui durera de 1992 à 2003. Onze années pendant lesquelles il imagine l’intégralité du design et le graphisme lié à la SBM. Avec un Vespa pour faire tous les jours les aller-retours à Fontvieille pour réaliser la photogravure. Deux mois plus tard, l’argent investi dans l’achat du Mac est remboursé. « Pendant 10 ans, il n’y a presque pas eu d’événement auquel International Promotion n’a pas participé pour assurer la partie graphisme et design. »

Madonna
Sauf qu’avec la démocratisation du Mac, les imprimeurs intègrent de plus en plus la partie graphisme. Du coup, Amedeo Turello décide de rebondir. Avec une stratégie qui passe par la création de son magazine, Style Monte-Carlo, à l’automne 1996. « Même si à l’époque, les grosses fortunes comme Filipacchi ou Hearst faisaient toutes de l’édition, je n’ai pas cherché à devenir riche en devenant éditeur de presse. De toute façon, aujourd’hui, l’édition a été dépassée par le commerce électronique. »
En fait, l’idée, c’est d’utiliser Style Monte-Carlo comme une rampe de lancement pour devenir photographe. L’argent gagné avec la publicité publiée dans le magazine est réinvesti pour faire travailler de grands photographes. « Ce qui a permis de doper la notoriété et la crédibilité du magazine qui sortait deux fois par an. » Il faut dire que Style Monte-Carlo signe des reportages photos avec de grandes stars, comme Gwyneth Paltrow ou Madonna.

« Shakespeare »
Au fil du temps, Amedeo Turello en profite pour se former. « La technique, tout le monde peut l’apprendre. Acheter un appareil photo coûteux, aussi. Mais ce n’est pas parce qu’on a un stylo Mont-Blanc et du papier que tout le monde peut devenir Shakespeare… Pour la photo, c’est pareil. » Finalement, il se lance et assure la couverture de son magazine avec Naomi Campbell à l’occasion du festival de Cannes à la fin des années 1990. « J’ai eu la chance d’avoir Naomi Campbell avec moi pour une demi-journée. Comme j’enchainais par une soirée, je suis allé au shooting photo en smoking. Ce qui a marqué les esprits : les gens ont trouvé que j’étais très bien habillé par rapport à beaucoup de photographes en jeans, avec une queue de cheval… »
En 1999, Turello se lance enfin comme photographe. Il a 35 ans. « J’ai eu la chance de pouvoir démarrer avec l’équipe du photographe Helmut Newton (1920-2004). »

Amadeo M. Turello avec Brooklyn Decker à New-York en 2009.

« Collectionneur »
Pour s’imposer dans ce métier, la technique employée est assez simple : « J’ai toujours travaillé en faisant preuve de simplicité et d’humilité. Sinon je n’utilise jamais de flash, je me contente de la lumière du jour. Je ne perds pas de temps à faire 10 000 réglages, à faire des polaroïds… Le temps d’être prêt, le mannequin ne l’est plus. Avec un shooting de 15 minutes, avec une équipe et si on sait ce qu’on veut faire, on peut faire une couverture de magazine et même des photos pour les articles. » Mais avant une séance photo, Turello travaille son sujet à fond. « J’ai une bibliothèque avec plus de 1 500 livres. Avant de rencontrer une célébrité, je me renseigne. Je veux tout savoir : ce qu’elle mange, ce qu’elle ne mange pas, ses goûts au sens large. » Au final, c’est la culture qui fait la différence d’après ce photographe. « Ce qui m’a aidé, c’est d’avoir étudié l’architecture, l’histoire de l’art. Mon père était d’ailleurs un collectionneur d’art moderne et contemporain. Et je suis moi-même collectionneur de photos. »

« Twitter »
Et pour décrocher une séance photo avec des stars, pas question d’écumer les soirées branchées. « Je ne me suis jamais saoulé avec des gens connus, des rock stars… Je ne suis pas du genre à distribuer mes cartes de visite dans les soirées. Je ne suis pas sur Facebook, ni sur Twitter. D’ailleurs, je n’ai jamais mon appareil photo avec moi. » Pour obtenir une séance photo avec une célébrité, Amedeo Turello passe systématiquement par des agents ou des managers : « Peut-être aussi parce que je suis quelqu’un de discret et même d’un peu timide. » En face, les vedettes photographiées sont parfois peu à l’aise. « Après quelques temps, on s’aperçoit que les gens connus sont aussi des gens simples. Et qu’il y a chez eux une forme d’insécurité lorsqu’ils se retrouvent devant l’objectif de l’appareil photo. »

« Star »
Turello estime qu’aujourd’hui il y a de moins en moins de vraies grandes célébrités. Et qu’en revanche le nombre de « people » a explosé. Ce qui peut causer quelques soucis. « Au départ, j’ai fait des photos de filles de la Star Academy. Mais j’ai arrêté. Parce que quelques temps après, on ne sait plus qui c’est. Et je me retrouve avec plein de photos d’inconnues… Pour moi, les célébrités c’était des gens comme Marylin Monroe ou Clark Gable. Aujourd’hui, il reste des gens comme Madonna, Sharon Stone, Robert de Niro, Keira Knightley… » Même certains photographes sont devenus des stars. Un positionnement que réfute Turello : « Un photographe n’est pas une star. Parce que c’est un homme de coulisses. Qui connait le visage du photographe de mode, Steven Meisel ? Il ne souhaite pas se mettre en avant. Et je suis d’accord avec ça. »

SATISFACTION/« Même les plus belles femmes ne sont pas toujours satisfaites de ce qu’elles ont. Parce qu’on essaie toujours de s’améliorer. » Amedeo Turello. Photographe.

Agents
En 2010, Style Monte-Carlo est vendu à un groupe coréen. Mais à ce jour, le magazine ne sort plus. « Ils ont acheté le nom et les droits pour faire ce magazine. Je n’ai pas gagné beaucoup d’argent sur cette vente… Mais je sentais venir la récession. Du coup, vendre le magazine m’a permis de sortir sans être obligé de fermer le journal. Et de rester sur un échec. » Le principal, c’est finalement que cette publication a permis à Turello de s’affirmer comme photographe. Tout en décrochant quelques gros contrats avec des marques comme Mercedes, Dolce&Gabbana, Dsquared…
Les photos de Turello sont ensuite revendues par des agents à des journaux. Paris Match, Vanity Fair, Harper’s Bazaar… Les quatre agents qui représentent Turello travaillent sur des zones précises : Italie, Allemagne, Etats-Unis et le reste du monde. « Sauf quand il s’agit de photos destinées à une campagne publicitaire, je ne paie jamais pour faire mes photos. » Mais difficile d’obtenir un chiffre d’affaires ou des tarifs précis : « Les prix des photos pour les collectionneurs se situe entre 3 000 et 12 000 euros selon tirage, le format… »

« Expos »
Aujourd’hui, le métier de photographe est l’activité principale d’Amedeo Turello. Mais International Promotion est aussi positionné sur d’autres activités. Notamment l’organisation d’expositions de photos. « Je prête parfois certaines de mes photos. Et je cherche aussi à faire connaitre d’autres photographes en montant leurs expositions. Après, j’aimerais trouver quelqu’un qui fait pour moi ce que je fais pour les autres… » Chaque année, Turello travaille sur « 10 ou 12 expos » pour lesquelles il est commissaire. Avec des photographes comme William Klein, Bettina Rheims, Albert Watson ou Steve McCurry.
Autre activité affichée par ce chef d’entreprise : consultant pour des marques spécialisées dans le secteur du luxe. « Je viens de recevoir une cinquantaine de paires de lunettes pour que je dise ce que je pense du design. »

CONTRATS/Style Monte-Carlo a permis à Turello de s’affirmer comme photographe. Tout en décrochant quelques gros contrats avec des marques comme Mercedes, Dolce&Gabbana, Dsquared…

Mandela
En tout cas, ce passionné refuse d’avouer dans quelle activité il prend le plus de plaisir. « J’ai pris conscience que je travaille depuis que j’ai fondé une famille. Mon fils Vittorio a un an et demi. Désormais, le lundi quand je dois aller au bureau, je réalise que je dois alors laisser ma famille. » Marié avec Isabella en 2010, Amedeo Turello dit aimer la photo : « Ce n’est pas l’idée d’être photographe de mode qui m’intéresse. J’aime photographier les gens. Homme, femme, juif, arabe, gay ou pas… Je m’en fous. Ce sont les rapports avec les gens qui sont passionnants. »

Seul regret : ne pas avoir pu photographier Mère Teresa et Nelson Mandela. « Lorsque Mandela est venu à Monaco, je lui ai serré la main à l’occasion d’une soirée, mais je n’ai pas pu aller plus loin. »

« Concept »
Les modèles pour Amedeo Turello ? Des photographes qu’il qualifie de « classiques. » Notamment Richard Avedon (1923-2004), Horst P. Horst (1906-1999), Irving Penn (1917-2009), Peter Lindbergh, Steven Meisel, Anton Corbijn, Sebastião Ribeiro Salgado… Difficile de tous les citer bien sûr. « Plutôt que photographe, j’aimerais qu’on me qualifie de portraitiste. Parce que j’essaie toujours de choisir la personne qu’il faut photographier pour que la photo fonctionne, avec une certaine allure, un certain style. Pour moi, une photo, c’est le résultat d’un raisonnement, c’est le produit d’un concept. »
Passionné, calme, mais aussi réaliste et concret, Turello aime aller à l’essentiel. « Je ne veux pas occuper le disque dur de mon cerveau avec des choses inutiles mais uniquement des choses concrètes. »

CONCEPT/« Plutôt que photographe, j’aimerais qu’on me qualifie de portraitiste. […] Pour moi, une photo, c’est le résultat d’un raisonnement, c’est le produit d’un concept. » Amedeo Turello. Photographe.

« Troublemaker »
Mais ce photographe aime aussi se montrer un peu provocateur et dérangeant. « J’aime faire un peu le « troublemaker. » Par exemple, si je vois quelqu’un au restaurant avec une feuille de salade sur les dents, je vais lui dire. J’aime beaucoup faire des blagues. La dernière fois que je suis monté dans un ascenseur, j’ai dit : « L’ascenseur d’à côté est tombé hier… Vous avez entendu ? » En revanche, je ne sais pas raconter d’histoires drôles… » Mais il répète qu’il aime par dessus tout le travail. « Aujourd’hui, j’ai du mal à comprendre l’idée d’argent facile. Il faut bosser pour avoir quelque chose. »

Toscane
Son plus gros défaut ? « Je suis trop bavard. Se taire, parfois, c’est mieux. Depuis que ma femme, Isabella, me le dit, je me suis rendu compte qu’elle avait raison. » Isabella a fait de la politique comme adjoint au maire dans une ville de Toscane. Elle écrivait alors des discours pour des politiques. Amedeo Turello rencontre Isabella à l’occasion d’un festival de photographie. Logique. Elle était alors en charge de la culture pour le compte de la mairie.
Amedeo Turello est aussi un homme de projets. Alors qu’il travaille à l’écriture de deux livres, il avoue un autre gros dossier : une revue de photo sur iPad qui se veut une « plateforme avec les plus grands photographes », pour promouvoir « la bonne photo » auprès du plus grand nombre. Un sacré boulot.
_Raphaël Brun