AILLAGON-2-@-Josia-Albertini

Aillagon, fan de Prom’

CULTURES MULTIPLES/Missionné par Christian Estrosi pour inscrire la Promenade des Anglais au patrimoine mondial de l’UNESCO, Jean-Jacques Aillagon assure le commissariat de l’exposition “Promenade(s) des Anglais”. Rencontre avec l’ancien ministre de la Culture français.

 

Dans quelles conditions Christian Estrosi vous a confié la charge de Nice 2015 – Promenade(s) des Anglais ?

Le maire de Nice m’a d’abord confié la mission de promouvoir la candidature de la Promenade des Anglais sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Il m’a ensuite proposé d’assurer une nouvelle fois le commissariat général d’un programme d’exposition qui réunirait tous les musées de Nice, comme ce fut le cas, en 2013, pour Matisse. Je lui ai recommandé que cette programmation soit consacrée à la Promenade des Anglais puisqu’il nous faut démontrer ce que l’UNESCO appelle la valeur universelle exemplaire du bien, en se fondant sur des études historiques, des études comparatives avec d’autres sites, etc. C’est ainsi qu’est né ce projet de fédération de 13 institutions, des musées municipaux mais également nationaux, et des galeries d’expositions.

 

Ce doit être un peu compliqué de fédérer les projets de 13 institutions ? 

C’est compliqué mais passionnant. Il est toujours plus simple de produire une exposition dans un seul lieu… Cela dit, nous avons veillé à ce que chaque institution programme selon sa vocation et contribue ainsi à l’enrichissement du propos général.

 

Et quel est le programme de la candidature niçoise ? 

Le maire de Nice présentera cet automne un dossier de candidature à la ministre en charge de la culture et de la communication, pour solliciter l’inscription sur la liste indicative qui permettra ensuite de candidater formellement auprès des instances de l’UNESCO, si, naturellement notre candidature est acceptée. La « liste indicative » du gouvernement sert un peu de “gare de triage” (sourire)…

 

L’étiquette politique des villes candidates joue-t-elle à cette étape ?

J’espère bien que non. Nous avons un dossier que je juge pour ma part, en tant qu’ancien ministre de la culture, très convaincant et bien argumenté. D’autant que parallèlement, la ville de Nice s’est engagée dans un certain nombre de démarches pour montrer le sérieux de sa motivation patrimoniale, la première étant la reconquête du label d’Art et d’Histoire, que la Ville a perdue il y a une vingtaine d’années, parce que le maire de l’époque ne voulait pas que l’état participe au choix du directeur du centre d’interprétation du patrimoine… Nous espérons également obtenir le label d’architecture remarquable du 20ème siècle pour un certain nombre d’immeubles de la Promenade des anglais et par ailleurs mettre en place une AVAP (Aire de valorisation de l’architecture et du patrimoine).

 

Comptez-vous vous présenter aux régionales aux cotés de Christian Estrosi ? 

Non, je ne pense pas. Mais je suis disposé à faire part à Christian Estrosi de mes points de vues sur la politique culturelle à conduire dans cette région au cas où il serait élu. Cette région a une action culturelle importante. C’est donc une affaire qu’il faut traiter avec sérieux. Si mes avis et mes conseils peuvent aider, le moment venu le président de la région, à mettre en œuvre une politique culturelle adaptée, j’en serais extrêmement heureux.

 

Cette candidature au patrimoine mondial de l’UNESCO contribue-t-elle selon vous à fédérer et à forger une identité autour du patrimoine ? 

La région a une forte identité patrimoniale, cela va de soi. Dans cet ensemble, le pays de Nice est encore plus particulier compte tenu de son histoire. J’observe cependant qu’on n’en est plus au provincialisme un peu nostalgique du 19ème siècle. L’identité de la région plonge dans l’histoire mais se forge également dans la modernité et dans l’ouverture internationale du territoire. Regardez le nombre de manifestations internationales qu’accueille le seul département des Alpes-Maritimes. Quand on parcourt cette région de Monaco jusqu’à Marseille, du Vaucluse jusqu’au Var, on se rend compte de la diversité culturelle du territoire. Regardez le festival de la mode d’Hyères, l’intensité de la programmation de la villa Noailles.

Monaco, Etat indépendant, est un élément du patrimoine culturel et de l’identité culturelle de ce territoire.

 

Vous connaissez les acteurs culturels de  Monaco ?

Je suis administrateur du Grimaldi Forum et j’en suis très heureux, ayant beaucoup d’estime pour Sylvie Bianccheri, directrice de cette institution (sourire). Je connais depuis très longtemps Marie-Claude Beaud, directrice du Nouveau musée national qui fait du bon boulot. J’ai connu Jean Christophe Maillot, quand il était encore danseur à l’opéra de Nancy…

 

On vous reproche parfois d’avoir fait un va-et-vient entre la gauche et la droite, d’avoir adoubé le candidat Hollande quand il était encore candidat et puis finalement de revenir vers Christian Estrosi.

L’activité politique n’est pas une activité sectaire. On n’adhère pas à un parti comme à un clan, en suivant ses instructions, tête baissée sans y réfléchir, avec des œillères. A chaque élection, il faut se poser la question du meilleur choix possible, et ce n’est pas forcément toujours dans le même bord qu’il se situe. Je suis de ceux qui espèrent qu’un jour la vie politique française sera débridée de façon à mettre fin au jeu bloc contre bloc qui empoisonne l’esprit public. C’est ainsi que je tiens à dire que j’ai du respect pour Christophe Castaner, tête de liste pour le Parti socialiste aux Régionales en Paca. Je l’ai connu quand il était chef de cabinet de Catherine Trautmann au ministère de la culture. Un choix politique et un engagement ne signifient pas forcément l’excommunication de tous ceux qui ne les partagent pas ! A cet égard, je me suis souvent senti proche de François Bayrou et de sa capacité, à chaque élection, d’user de son discernement de façon à faire le choix qu’il estime être le plus propice à l’intérêt général.

 

Qu’est ce qui vous intéresse chez Christian Estrosi ? 

C’est un homme qui travaille beaucoup. Je suis très impressionné par la constance avec laquelle il se consacre au mandat qui lui a été confié. On le voit bien aujourd’hui avec la métropole niçoise. Il a une vision du développement de Nice. Le jour où il m’a expliqué ses projets pour le quartier Grand Arenas, j’ai compris qu’il avait un véritable désir de transformer ce territoire. En tout cas, ce n’est pas une personnalité banale. C’est un homme politique de grande envergure, doté d’une énergie impressionnante, qui s’est aujourd’hui mis en situation de vouloir conquérir la région. Par ailleurs, estimer le travail d’un homme politique, ne signifie pas, je l’ai déjà dit, qu’on est toujours d’accord avec tout ce qu’il fait ou tout ce qu’il dit. L’essentiel est d’avoir le sentiment qu’il veut aller dans le bon sens.

 

Face à Marion Maréchal Le Pen notamment ?

Oui bien sûr. La candidature de cette dernière ne doit pas être sous-estimée. En PACA, le combat pour la région sera tout particulièrement vif. C’est d’ailleurs la force de cet enjeu qui a déterminé Christian Estrosi à se présenter.

 

Comment jugez-vous la politique culturelle du front national ? 

Je ne vois pas de quoi vous parlez… Le front national  a une attitude de méfiance à l’égard de l’action et des acteurs culturels. Il manque trop de confiance en l’avenir pour soutenir une véritable politique culturelle.

 

Vous craignez que la région passe au FN ? 

Si on en juge par les résultats du FN aux dernières élections, c’est une possibilité qu’il ne faut pas exclure. D’autant que le mode de scrutin pourrait le favoriser.

 

En 2012, vous avez signé une lettre ouverte en faveur du candidat Hollande. Comment jugez-vous sa politique culturelle aujourd’hui ? 

C’est un sujet sur lequel je ne veux pas prendre position dans le cadre de cette interview. J’ai fait, en 2012 un choix motivé. Je ne le regrette pas même s’il m’est arrivé d’être déçu.

 

Vous restez actif politiquement. Vous avez clairement pris position notamment en faveur du mariage pour tous ?

Quand le sujet concerne ma vision de l’évolution de la société et des mœurs, je prends position. J’estime que c’est le signe de la maturité d’un pays de permettre à des gens de même sexe de se marier civilement. J’observe d’ailleurs que si ce débat chez nous a suscité des passions d’une violence parfois déconcertante, dans d’autres pays comme l’Irlande, la chose est passée de manière totalement sereine. Une fois le référendum passé, les adversaires du mariage pour tous se sont inclinés en bons démocrates. En France, il y a parfois une forme d’insurrection contre la loi qui me terrifie. La force de la démocratie est qu’une fois que la loi est votée dans une forme régulière, elle s’impose à tous. Je crois qu’en France, il faut retrouver le sens de la République et le sens de la politique apaisée, le sens du respect de l’autre, même quand il ne partage pas vos opinions, pour autant que ses opinions soient honorables. Je suis toujours navré de voir que, sur certains sujets, nous sommes parfois proches des guerres de religions.

 

Comment vous est venu ce goût pour la République et la politique ? 

L’avènement de ma pensée politique date de 1968. J’avais 22 ans et je l’ai vécu dans les manifestations et dans les assemblées générales. La grande idée que j ai retenu de mai 68, c’était que finalement, tout individu qui fait partie d une collectivité est un être politique. Il appartient à tout le monde de faire de la politique, de réfléchir au fonctionnement de l’Etat et des collectivités. En politique, la pire des choses est l’indifférence. L’abstention me peine toujours pour la démocratie.

 

De la à rendre le vote obligatoire selon vous ? 

Non, je ne pense pas que ce soit dans les traditions françaises. Il faut convaincre chaque électeur de s’exprimer à l’occasion des élections. J’appartiens à une génération où le sens de la République était extrêmement fort. Chaque 11 novembre, avec nos maîtres, nous allions en cortège jusqu’au monument aux morts, on y récitait des poèmes de Victor Hugo. On avait conscience d’appartenir à une collectivité dont le destin concernait chaque individu qui la compose.

 

Vous connaissez la difficulté du métier d’enseignant en tant qu’ancien professeur d’histoire et de géographie ?

C’est très dur de transmettre. Mais c’est un métier passionnant. Dans notre société, la question de l’éducation publique est essentielle. Elle est facteur à la fois d’épanouissement des individus, et c’est d’autre part un élément de cohésion extraordinaire. Personnellement, l’école m’a beaucoup apporté. J’ai eu la chance d’avoir des maîtres remarquables, qui m’ont ouvert l’esprit notamment à la littérature. Je n’ai appris que très tard que mon professeur de français était un balzacien très réputé…

 

Qu’est ce qui vous a guidé vers l’histoire de l’Art au départ ? 

Dans le destin des individus, il y a des éléments qui ne relèvent d’aucune logique, d’aucun atavisme familial ou social. J’ai grandi en Moselle, sur le bassin houiller de Lorraine, dans une petite ville qui s’appelle Creutzwald. Ma famille était modeste. Il n’y avait pas de théâtre, pas de concerts, et encore moins de musée. Mais j’ai ressenti très tôt le besoin de me nourrir de culture. Mes voisins avaient un tourne-disque et m’autorisaient à écouter de la musique chez eux. L’après-midi, j’allais écouter des grands classiques de l’histoire de la musique : Les quatre saisons de Vivaldi, la neuvième symphonie, etc.

 

Quand on devient ministre, c’est une sorte de consécration ? Comment le vit-on ? 

C’est très émouvant d’arriver à cette responsabilité suprême quand on a travaillé toute sa vie pour le service public de la culture, à Paris ou au sein des établissements de l’Etat. Il s’agit de mettre en œuvre une politique culturelle pour son pays tout entier, et on a le sentiment d’un devoir extraordinaire, au-delà de la vanité d’être ministre qui s’estompe rapidement. L’essentiel est d’agir et de servir, comme je l’ai fait, en faisant voter la loi sur les mécénats et les fondations. Je suis fier d’avoir ainsi permis au mécénat de se développer de façon très significative.

 

Avez-vous l’impression que les us et coutumes ont beaucoup changé dans les ors de la République? 

Il faut simplifier l’exercice du pouvoir. La France a une pratique quasi-monarchique de ce pouvoir. Je crois beaucoup à l’importance de la normalité dans la vie politique. Nous avons des institutions anormales si on les compare à tous les autres pays de l’Europe, donc il ne faut pas en rajouter ! Il faut vivre normalement ces institutions anormales. Quand j’étais ministre, j’ai toujours tenu à faire mon marché moi-même tous les dimanches. J’adorais ce retour à la vie ordinaire.

 

A votre avis, il faudrait une VIème République ? 

Il faudrait repenser nos institutions et ou à défaut de les repenser, les interpréter et les vivre différemment. Ces institutions ont été pensées pour des personnalités exceptionnelles, comme le général de Gaulle, dans des temps cruels pour la France (la guerre d’Algérie, les risques de guerre civile). Il faudrait savoir poser la question de la nécessité du bicamérisme, de la relation entre le gouvernement, le Premier ministre, et le parlement qui ne doit pas être une chambre d’enregistrement. Tout simplement repenser la relation entre le Premier ministre et le Président de la République. Nos institutions sont suffisamment souples pour que, sans les ébranler, on arrive à les interpréter d’une autre façon.

 

Votre point de vue sur la réforme du collège et la suppression des options latin et grec… 

Que les options existent, c’est bien mais en même temps, aujourd’hui, il y a un trop faible nombre de pratiquants… La question est inverse : comment réintroduire dans le cursus de l’éducation de base une ouverture plus large à la culture historique et classique ? L’ouverture sur le latin et le grec, et sur les civilisations que recouvrent ces langues, ne doit pas être réservée uniquement à quelques exceptions. J’ai d’ailleurs appris, figurez vous, que Christian Estrosi était très bon latiniste. C’est très intéressant. L’opinion a souvent voulu le représenter, de façon sommaire, comme un “motodidacte” alors que c’est quelqu’un de plus complexe et de plus profond qu’on ne l’imagine.

écrit par Milena