© Photo L’Obs’ - Sophie Noachovitch

Aidants désemparés

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FRONTIÈRE/Ils sont des centaines à s’impliquer pour la cause des migrants. Conscients de n’être qu’un tout petit maillon de la chaîne de solidarité, ils tentent néanmoins de venir en aide aux réfugiés. Reportage à Vintimille.

« C’est une vraie Babylone ici. » Ganga alias Anna Gregorutti Jermann, bénévole, depuis sa place habituelle du Hobbit Bar à Vintimille, a su trouver le mot juste pour définir ce lieu sans équivalent. Dans ce restaurant, l’anglais côtoie l’italien, avec une touche de français et un saupoudrage de dialectes africains. « Your ticket ! » Derrière le comptoir, Delia Buonuomi rappelle un jeune homme qui vient de lui confier son téléphone portable et son chargeur à brancher pour lui donner le ticket associé à son appareil. « Leur premier besoin est souvent d’avoir une batterie pleine, insiste cette femme de 54 ans, au sourire généreux et au regard fatigué. Ils veulent contacter leur famille. » Sur le plan de travail derrière le bar, mais aussi en haut d’un meuble de la cuisine, des dizaines de téléphones absorbent leur dose d’électricité, leurs câbles munis d’une étiquette numérotée, pendant que leurs propriétaires boivent un café, mangent un sandwich confectionné par Delia et ses aides.

Emue par les enfants affamés

Parmi les clients, on trouve principalement des hommes, ils viennent de plusieurs pays d’Afrique, Soudan, Érythrée, pour la majorité d’entre eux. Le Hobbit Bar est connu pour être une enclave d’asile au cœur de Vintimille, à quelques mètres de la gare. Pourtant, ce n’était pas forcément son destin. Il y a quasiment deux ans, le 16 juin 2015, Delia Buonuomi décide de reprendre la gestion de son établissement placé en gérance depuis plus d’une décennie. A l’époque, le Hobbit Bar est un bar à apéro. « La journée, les clients, des habitants du coin, des commerçants, passaient boire un café, se souvient la propriétaire. Le soir, c’était le lieu de rendez-vous pour l’apéritif. » C’est bien le cas pendant six mois, jusqu’à ce jour où Delia aperçoit un groupe de migrants devant son établissement. « Les petits avaient besoin de manger. Ils étaient dans la rue, décrit Delia. Alors je leur ai donné de quoi se nourrir. » Son amie Ganga, qui se qualifie de « solidaire » comme la plupart des aidants intervenant à Vintimille, fait office de traductrice. Mais le geste que fait la cafetière est sans équivoque. Elle décrit le mouvement des larmes le long de ses joues. La quinquagénaire est si émue par ces enfants affamés qu’elle en pleure. Peu à peu d’autres viennent. « C’est comme un jeu de tam-tam, le son s’est propagé entre les femmes africaines », dépeint Ganga sous son immuable casquette redéfinissant le téléphone arabe. Au départ, ils ne sont pas nombreux, et « doucement, doucement », les migrants transitant par Vintimille choisissent comme point d’étape le Hobbit Bar.

SOLIDARITÉ/Delia Buonuomo ne s’attendait pas à devenir le point de passage obligé des migrants et des « solidaires » lorsqu’elle a repris la gestion du Hobbit Bar il y a deux ans.

SOLIDARITÉ/Delia Buonuomo ne s’attendait pas à devenir le point de passage obligé des migrants et des « solidaires » lorsqu’elle a repris la gestion du Hobbit Bar il y a deux ans. © Photo L’Obs’ – Sophie Noachovitch

Bar boycotté

Naturellement, Delia les aide. Elle le fait avec son cœur. Mais c’est son compte en banque qui en pâtit. Ses relations aussi. Au fur et à mesure que le petit bar se remplit de réfugiés, il se vide de ses habitués. « Ils ont arrêté de venir », lâche Delia, sans amertume. Elle ne leur jette pas la pierre. « J’ai dû changer le commerce. » Les produits apéritifs ont quitté les étagères et ont été remplacés par des biscuits, des sandwichs. « Et des couches ! » Derrière la salle de restaurant, Delia Buonuomo a ainsi aménagé les toilettes pour pouvoir changer les enfants des nouvelles clientes. Il y a aussi une salle de classe pour donner des cours à ceux qui restent bloqués à la frontière. Quant au tarif des prestations, Delia s’adapte. « Lorsque c’est une femme seule avec un enfant, je leur donne à manger, je ne fais pas payer. Pour un couple avec enfants, je ne fais payer que les adultes. Les hommes doivent payer », décrit Delia qui répète que les enfants sont la priorité, « parce qu’ils sont le futur ». Quand on lui demande comment elle fait pour vivre : « Je ne m’occupe pas de mes cheveux et de mes dents », lâche-t-elle en tirant sur ses cheveux poivre et sel, et ouvrant un sourire où manque une dent.

Contrôles quasi-quotidiens

En outre, la propriétaire du Hobbit Bar risque gros. Tous les jours, elle a la visite des services de l’hygiène italienne, témoignent les bénévoles. En mai encore, elle a dû s’acquitter d’une amende de 2 000 euros. Il y a aussi la police. « On lui a même dit qu’elle devait contrôler les papiers de ses clients avant de les laisser entrer ! » s’indigne Manuela. Comme beaucoup d’autres dans cet établissement, la jeune femme est bénévole pour l’association italienne catholique Caritas. Ici, les bénévoles et les solidaires se réunissent pour « se passer les informations ». « C’est notre bureau, souligne Nathalie, bénévole à Amnesty international qui aide Caritas. C’est le QG des ONG et des associations, nous avons vraiment besoin de communiquer. »

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© Photo L’Obs’ – Sophie Noachovitch

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En danger chaque jour

« Il faut que tu sois patient. » Nathalie s’adresse à Mandgou. Ce jeune Guinéen de 24 ans vient de lui expliquer son désir de se rendre en France. Il rêve d’aller à Paris. Il est pressé. « En France, tu vas être dehors, il y a des risques importants, mais si tu as de la patience, on peut trouver des solutions », tente-t-elle de raisonner le jeune homme qui avoue n’avoir nulle part où dormir. La bénévole a en tête les dramatiques accidents qui surviennent de plus en plus souvent à la frontière entre l’Italie et la France. « Ils s’exposent à des risques énormes, insiste Manuela. Ils prennent le train et sont ramenés en Italie par la police aux frontières (PAF), ils montent sur le toit des trains et sont électrocutés… C’est un pincement chaque jour. » Ils empruntent des tunnels interdits aux piétons et forcément dangereux, ils passent par la montagne… « Le plus difficile est qu’on ne sait pas quoi leur dire, estime Manuela. Le manque d’espoir, c’est difficile. » Les locaux de Caritas à quelques 500 mètres de la gare, accueillent parfois jusqu’à 500 réfugiés tous les matins. Des hommes principalement, mais aussi des femmes. « Ils demandent en premier des chaussures », insiste la bénévole en montrant les pieds de certains hommes, coincés sur des tongs trop petites. Certains sont parfois pieds nus.

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ORIGINES/La plupart de ces réfugiés viennent du Soudan, de l’Érythrée et ont entrepris la dangereuse traversée de la Méditerranée pour rejoindre l’Europe. © Photo L’Obs’ – Sophie Noachovitch

Un seul repas chaud

Ils viennent aussi trouver de quoi tenir la journée jusqu’au repas chaud distribué le soir par la maraude des citoyens de la Roya. Dans la file d’attente, on croise Ibrahim. Il n’a que 20 ans et vient du Soudan. Comme tant d’autres, il est passé par la Libye et a effectué la traversée de la Méditerranée en bateau. Quand il est question des conditions dans lesquelles s’est passé ce périlleux voyage, le garçon baisse les yeux. « Je ne sais pas », lâche-t-il dans un sourire en anglais. Il y a des sujets tabous. Ibrahim a quitté Milan il y a deux mois et a atterri à Vintimille. « J’essaye d’aller en France, relate-t-il. J’essaye tous les jours. J’ai dû tenter une quinzaine de fois par le train, à pied, par la montagne, mais à chaque fois… la police. » Il n’en dit pas plus. Mais il recommencera encore et encore. « Ma famille est à Marseille, ça fait 7 ans que je ne les ai pas vus. » Mais il va devoir s’armer de patience. Il suffit de prendre le TER entre Vintimille et la France pour jauger la réalité. Chaque jour, il est retardé « en raison d’une intervention de police ». La police aux frontières contrôle quotidiennement les passagers, fait descendre les sans-papiers. « La police se sert de la loi de Dublin pour ramener les migrants en Italie », insiste Nathalie. Le règlement de Dublin « établit les critères et les mécanismes de détermination de l’État membre responsable de l’examen d’une demande d’asile présentée dans un des États membres par un ressortissant d’un pays tiers » (1). Ce texte a pour but de prémunir les membres de l’Union européenne de demandes d’asiles multiples. Ainsi, les empreintes digitales des personnes sont relevées afin de constituer une base de donnée à l’échelle européenne. « Le problème est que le réfugié ne demande pas toujours l’asile dans le pays où ses empreintes sont relevées, précise Nathalie. Mais il est systématiquement renvoyé dans le pays où ses empreintes ont été prises, le plus souvent l’Italie. »

Des mesures facilitées par le rétablissement des contrôles aux frontières françaises. A l’origine mise en place lors de la COP 21 (du 30 novembre au 11 décembre 2015), cette mesure avait été renforcée après les attentats de Paris. Elle a été prolongée à plusieurs reprises et dernièrement en janvier 2017, avec l’accord de la commission européenne en raison de la « menace terroriste permanente ». Le problème, selon les bénévoles, est qu’au lieu d’en user pour lutter contre le terrorisme, les forces de l’ordre s’en serviraient pour réguler le flux migratoire (lire notre article sur les Citoyens de la Roya). Tout migrant est ainsi systématiquement ramené à Vintimille. « Et ils sont sous les ponts, littéralement, le long de la rivière, et là aussi, ils risquent d’avoir la police qui leur tombe dessus au petit matin pour les déloger », assène Manuela, dont la bouche affiche un pli anxieux. Mais la jeune femme se ressaisit et se tourne vers la file d’attente à Caritas. Tous espèrent un bout de pain, un verre de jus d’orange, et surtout une paire de baskets avant de tenter, encore, de franchir la frontière.

_Sophie Noachovitch

(1) Règlement 343/2003 du Conseil établissant les critères et mécanismes de détermination de l’État membre responsable de l’examen d’une demande d’asile présentée dans l’un des États membres par un ressortissant de pays tiers, entré en vigueur le 17 mars 2003.

 

CHRONOLOGIE/

Vintimille : une crise migratoire insoluble

Années 2010 : les origines de la crise migratoire se situent à cette époque. Printemps arabes, guerres en Syrie et en Irak, destabilisation du Moyen-Orient, régimes autoritaires, misère en Afrique, crise écologique sont autant de raisons qui poussent les populations à fuir.

Juillet 2013 : le pape lance son cri d’alerte à Lampedusa sur la « mondialisation de l’indifférence ».

2015 : le nombre d’arrivées de migrants en Europe tourne autour de 800 000. Soit plus de deux fois ceux de 2014.

Juin 2015 : crise entre la France et l’Italie. Face à l’afflux de migrants dans les Alpes-Maritimes, la France bloque sa frontière avec l’Italie sommant cette dernière de prendre en charge les migrants au nom de l’accord de Dublin, tandis que l’Italie accuse la France de violer l’accord de Schengen de libre circulation des personnes.

Septembre 2015 : mise en place d’un quota d’accueil de migrants par pays européen. Sur un total de 160 000 personnes à accueillir, la France doit en prendre en charge 24 000.

13 novembre 2015 : suite aux attentats de Paris, l’instauration de l’état d’urgence  permet de rétablir la frontière entre la France et l’Italie, pour lutter contre la menace que constitue le terrorisme.

Mai 2015 : création du camp d’accueil des migrants de la Croix rouge italienne à Vintimille.

17 mai 2016 : le ministre de l’Intérieur italien décide de fermer le camp de migrants de Vintimille, estimant que la crise est terminée et de le transférer à Gênes.

20 juillet 2016 : création d’un nouveau camp de la Croix rouge sur un ancien site ferroviaire. Il est destiné aux hommes. Les femmes et les familles sont accueillies à l’église Saint-Antoine.

7 octobre 2016 : mort de Mjmelet Berhal, jeune Erythréenne, percutée par un poids lourd sur l’autoroute A8, en Italie, à quelques mètres de la frontière française.

10 octobre 2016 : Françoise Sivignon, présidente de Médecins du Monde, dénonce la situation à Vintimille, parlant d’un endroit « où les droits des personnes sont violées ». Aux côtés du Secours catholique, d’Amnesty international et de Caritas, elle demande la réouverture des frontières.

2016 : Les Alpes-Maritimes ont procédé à 35 000 interpellations de migrants qui venaient de passer la frontière italienne, soit une hausse 6 à 7 % par rapport à 2015.

Fin 2016 : la France a accueilli moins de 2000 migrants, soit un dixième de ses engagements depuis le début de l’année. Dans la même période, 132 000 réfugiés ont débarqué en Italie.

 

FOCUS/

Appel aux dons

L’association italienne et catholique Caritas lance un appel aux dons. Face à l’afflux quotidien de réfugiés, l’association a besoin de chaussures pour hommes, de préférence des chaussures de sport, et des vêtements en taille S et M maximum. L’association a aussi besoin de nourriture : pâtes, riz, boites de conserve sont les bienvenus.

www.caritasventimigliasanremo.org, +39 0184 355 058, Facebook Caritas Intemelia

écrit par Sophie Noachovitch