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« Agir pour notre renaissance »

POLITIQUE/ Des salariés de la Société des bains de mer ont décidé de lancer une liste pour les élections nationales. Une troisième liste qui se revendique « apolitique » tout en visant au moins un siège d’élu pour se faire entendre. Mais qui préfère rester partiellement anonyme jusqu’en janvier. Explications. (Interview relue et amendée).

 

Pourquoi vous lancez une liste ?

Jean-Michel Rapaire, Eric Elena, Etienne Ruzic : Parce qu’on estime que depuis une dizaine d’années, il y a une dégradation du rôle social de la Société des bains de mer (SBM). Une dégradation qui se poursuit aujourd’hui. Résultat, aujourd’hui, le rôle social de la SBM, c’est quasiment du passé. Or, à Monaco, le pacte social est incarné dans cette entreprise.

 

D’autres raisons vous ont poussé à agir ?

N’oublions pas que la SBM est le premier employeur privé de Monégasques et l’un des premiers contributeurs au budget de l’Etat. Du coup, il nous a paru légitime d’avoir une représentativité au conseil national.

 

Ce qui vous inquiète le plus ?

L’avenir de nos enfants. Car ce qui se prépare à la SBM, c’est une baisse de salaire de 30 % pour les nouveaux salariés. La SBM veut imputer ses erreurs stratégiques sur la masse salariale. Et puis, depuis deux ans, on enregistre des baisses du nombre de salariés, un peu dans tous les métiers de notre entreprise. Voilà pourquoi on souhaite vraiment que notre liste soit ouverte à tous les salariés et aux retraités de la SBM.

 

Les jeux de table sont en chute libre ?

En valeur réelle, les jeux de table réalisaient un chiffre d’affaires de 203 millions d’euros en 1986. Sur les trois dernières années, on a fait 100 millions d’euros. Donc une tendance lourde s’est installée. Et il y a des décisions que l’on ne comprend pas.

Un exemple ?

Le baccara où la SBM a décidé de supprimer deux jeux, le chemin de fer et la banque. Deux jeux sur lesquels on avait un quasi-monopole mondial. Bref, c’était un produit d’appel extraordinaire, même si ça marchait un peu moins bien. Résultat, une pétition a été lancée par les clients pour que ces deux jeux soient relancés. A ce jour, ils sont déjà plus d’une quarantaine à l’avoir signée. Est-ce qu’il y aurait une haine irrationnelle contre le baccara ?

 

Mais les croupiers ont encore de gros salaires ?

Pour les mieux payés, ce salaire a été divisé par trois en 30 ans. Mais, on n’a pas de revendications salariales ou sur le nombre d’heures de travail. Néanmoins, je peux comprendre les jalousies que ces salaires peuvent susciter. Mais je dis aussi : voilà où nous étions et voilà où nous sommes aujourd’hui.

 

D’autres sources d’inquiétudes ?

Il y a aussi les pertes enregistrées dans les jeux en ligne, qui se montent à 210 millions d’euros. Sans oublier une série de gros travaux (voir le dossier publié dans L’Obs’ n° 114) lancés pour le futur Sporting d’hiver et l’hôtel de Paris. Des travaux estimés à environ 600 millions d’euros qui seront financés par des emprunts bancaires. Or, 600 millions, c’est plus de 50 % du chiffre d’affaires de la SBM !

 

C’est très risqué ?

Avec les intérêts, la SBM devra sans doute rembourser près d’un milliard d’euros. C’est énorme ! Si on n’arrive pas à rembourser, qu’est-ce qui se passera ? Et puis il y a aussi de grosses luttes d’influences.

 

Des luttes d’influences qui impliquent qui ?

On ne donnera pas de noms. Mais des clans s’affrontent à la tête de la SBM et au conseil d’administration.

 

Vous ne vous sentez pas représentés par les listes HM et UM ?

Aucune des deux listes ne tient un discours sur la SBM qui nous convient. Bien sûr, certains élus défendent plus particulièrement la SBM.

 

Qui par exemple ?

On peut citer l’élu indépendant Christophe Spiliotis-Saquet qui défend la SBM, même si c’est parfois maladroitement. Après, il est noyé dans un ensemble. Du coup, ça n’est pas toujours très efficace.

 

Vous avez du mal à vous retrouver dans les groupes politiques monégasques ?

Pour beaucoup de Monégasques il est devenu très compliqué de parvenir à énumérer sans se tromper le nombre de partis politiques qui existent en principauté. Surtout qu’aujourd’hui, difficile, voire impossible pour un parti politique de se présenter seul aux élections. Car pour avoir une chance, il faut forcément s’allier avec d’autres groupes politiques.

 

A quand remonte l’idée de lancer une liste ?

A début septembre. Au fond, c’était un moyen de se responsabiliser par rapport à la situation de notre entreprise. Du coup, très vite, on a décidé de concrétiser cette idée en passant à la réalisation. Au conseil national, il y a des avocats, des médecins… Pourquoi pas des salariés de la SBM ? Il me semble que nous sommes tout à fait légitimes nous aussi pour légiférer dans notre domaine.

 

Pourquoi vous restez partiellement anonyme ?

C’est un secret de polichinelle. Parce qu’à la SBM, tout le monde sait qui on est. Mais rester partiellement anonyme pour le moment nous permet de pousser les gens à faire davantage attention à nos propositions qu’à quelques noms sur une liste.

 

Vous n’avez pas peur que ça vous desserve ?

Non. En janvier, on révélera les noms des 24 candidats de notre liste.

 

Vous allez organiser des primaires ?

Uniquement pour les jeux européens parce que c’est un secteur qui concerne beaucoup de salariés. Ces primaires auront lieu avant les fêtes de Noël. Mais l’objectif, c’est que nos 24 candidats soient représentatifs de tous les métiers de la SBM. Donc il y aura des candidats issus de chaque secteur d’activité.

 

Pourquoi avoir appelé votre liste « Renaissance » (1) ?

Parce que nous sommes fidèles à la SBM et que nous croyons pouvoir agir pour notre renaissance !

 

Pourquoi présenter une liste de 24 candidats ?

Parce que si on veut avoir un élu, il faut présenter une liste de 24 candidats. Car selon la loi électorale, pour avoir un élu, mieux vaut faire en moyenne 600 voix avec 24 candidats (14 400 voix), que 800 voix de moyenne avec 13 candidats (10 400 voix). Mais cette loi électorale pourrait être revue.

 

Pourquoi ?

En 2008, il faut se rappeler que Laurent Nouvion a été élu avec seulement 3 voix d’avance. Donc il me semblerait plus logique et plus sain démocratiquement qu’il y ait des têtes de liste, de 1 à 24. Parce que je trouve toujours très étrange de voir le 21éme élu quand les têtes de liste ne le sont pas… Or, c’est déjà arrivé en 2003 avec René Giordano.

 

L’emploi du temps d’un croupier est compatible avec celui d’un conseiller national ?

Bien sûr. Au même titre que les autres élus du conseil national qui sont avocat ou médecin et qui ont donc des emplois du temps chargé, on trouvera le temps nécessaire. Ce n’est pas un problème.

 

Comment vous allez organiser votre campagne ?

Modestement. On enverra aux Monégasques des courriers qui leur présenteront notre programme. Et on organisera un seul meeting le mercredi ou le jeudi avant les élections. Une occasion de les rencontrer et d’échanger avec eux.

 

C’est très peu !

Mais on ne cherche pas à gagner les élections ! On ne veut pas non plus diriger Monaco. L’idée, c’est d’avoir au moins un élu sur nos 24 candidats.

 

Comment vous allez financer votre campagne ?

Sur nos fonds propres. Mais nos dépenses sont très limitées.

 

Si vous avez un élu, il défendra quels intérêts ?

C’est une question que l’on me pose souvent. Mais il faut absolument en sortir si on veut avancer. Depuis des années, la SBM a toujours fait le maximum pour diviser les salariés. Il est temps que ça change. Notre élu représentera et défendra tous les salariés de la SBM, sans aucune exception.

 

Et sur les autres thèmes : budget, fonds de réserve, Europe, nationalité, logement, vous aurez des propositions ?

Indirectement, ce sont bien sûr des thèmes qui nous concernent. On ne vit pas dans une bulle ! Donc, si on a un élu, on réunira autour de lui un bureau politique constitué de gens qui ne sont pas sur notre liste. Ce qui permettra de réunir différentes sensibilités sur des thèmes extérieurs à la SBM mais sur lesquels notre élu sera amené à voter. Et on se déterminera au cas par cas, selon les sujets.

 

On risque de vous accusez de chercher à noyauter le conseil national pour faire passer vos revendications sur la SBM ?

Non. Notre esprit n’est pas celui de la revendication syndicale. Notre combat est celui de la représentativité au conseil national et la défense des intérêts de nos compatriotes. On ne se bat pas pour des hausses de salaires ou pour diminuer le prix du repas à la cantine. C’est pour nos enfants et leur avenir qu’on se bat. Pas question non plus de se faire élire pour soigner nos carrières personnelles : on a tous la cinquantaine, ça ne nous intéresse pas. On pense plutôt à ceux qui viendront après nous. Parce ce qu’aujourd’hui, on n’a absolument aucune visibilité sur l’avenir.

 

Alors, pourquoi pas une liste de salariés de Théramex ou de Mecaplast ?

Comme nous, les salariés monégasques de ces entreprises ont tout à fait le droit de présenter une liste aux élections pour défendre les intérêts des salariés. Même chose pour les salariés monégasques de l’administration. De toute façon, si on a un élu, il n’aura pas des œillères qui feront qu’il restera braqué sur la SBM. Cet élu s’intéressera aussi aux problèmes des salariés des bus monégasques, de l’administration, de la SMEG, de Monaco Télécom ou d’ailleurs.

 

Mais vous allez être attaqués ?

Je ne pense pas qu’il soit dans l’intérêt des deux autres listes de nous attaquer ou de chercher à polémiquer avec nous. Notre liste est une liste apolitique mais très engagée humainement et socialement. Sans oublier l’emploi, bien sûr. Et le respect des lois parce que souvent, la SBM est assez limite… Du coup, il n’est absolument pas question pour nous d’attaquer les deux autres listes, Horizon Monaco (HM) et Union Monégasque (UM). D’ailleurs, entre nous, on ne se pose pas la question de savoir pour qui on aurait voté si on n’avait pas lancé notre propre liste.

 

Votre objectif ?

Avoir au moins un élu nous permettra d’avoir une tribune publique pour nous exprimer. Surtout que les séances publiques sont diffusées à la télé, mais aussi sur internet avec ensuite des comptes-rendus dans les médias. Ce qui nous permettra de mettre en lumière des problématiques qui nous sont propres et qui ne sont pas aujourd’hui entendues par notre direction ou par le gouvernement.

 

Vous êtes optimistes ?

Oui, sinon on ne s’engagerait pas dans cette campagne. Le corps électoral c’est 6 500 votants. Ensuite, il y a moins de 5 000 votants. Or, avec les enfants majeurs de salariés SBM, les parents, les grands-parents, on doit arriver au minimum à 700 ou 800 personnes. Donc, c’est jouable.

_Propos recueillis par Raphaël Brun

(1) Liste « Renaissance » fait allusion au plan Renaissance lancé par la direction de la SBM en février 2012 pour relancer l’activité de l’entreprise.

Liste SBM : UM et HM prudents

 

POLITIQUE/ Alors que des salariés de la Société des bains de mer ont décidé de lancer leur propre liste pour les élections, L’Obs’ a demandé aux deux autres listes en course de réagir.

«Nous regrettons qu’un représentant de la majorité ait qualifié la liste en cours de constitution par des compatriotes des jeux de « liste fantôme ». » Du côté de la liste Horizon Monaco (HM), on n’a pas hésité à rebondir sur la petite phrase publiée dans Nice Matin, mi-novembre. Une petite phrase qui venait en conclusion d’un article consacré à la liste présentée par des salariés de la Société des bains de mer (SBM), la liste Renaissance et qui disait : « Pour UM, la liste Renaissance est « un fantôme », selon les termes de Jean-Charles Gardetto. »

« Combat »
Contacté par L’Obs’, la tête de liste Union des Monégasques (UDM) d’Union Monégasque (UM) Jean-François Robillon n’a pas cherché à polémiquer. En préférant s’intéresser aux raisons qui ont conduit des salariés de la SBM à lancer leur propre liste : « Cette initiative courageuse montre leur inquiétude face à l’avenir. L’UM a entendu ce cri. Nous sommes allés au-devant d’eux et nous partageons leur angoisse. Leur statut doit être mieux reconnu et mieux protégé. Nous ferons des propositions dans ce sens. Leur combat est le nôtre. »
En face, HM, par l’intermédiaire de sa tête de liste Laurent Nouvion estime que « la majorité a failli sur ce dossier comme sur les autres, que ce soit dans l’écoute, la compréhension ou la gestion politique de la situation des compatriotes des jeux. » Tout en regrettant que des Monégasques soient « obligés pour se faire entendre et défendre leurs intérêts d’en venir à une telle décision que de se présenter aux élections nationales. »

« Conflictuelle »
En tout cas, tout le monde reconnaît que le lancement de cette troisième liste pour les élections est révélatrice d’un véritable malaise à la SBM. Voilà pourquoi UM et HM se tournent vers le gouvernement pour agir.
« Le conseil national doit agir auprès du gouvernement, actionnaire de référence, sans ingérence bien sûr » estime Laurent Nouvion. Alors que Jean-François Robillon juge que c’est à l’Etat de « tirer les conséquences d’une situation conflictuelle et délétère qui n’a que trop duré. » Avec pour objectif « en tant qu’actionnaire majoritaire, [de mettre en place] une politique des ressources humaines au sein de la SBM, qui devra être mise en œuvre par la direction […], sans plus attendre. »

Politisation
Bref, la politisation de la SBM, souvent dénoncée par les élus du conseil national reste plus que jamais d’actualité. Et on ne voit pas très bien comment en sortir. Une situation dénoncée par Robillon : « Depuis 30 ans, les employés de jeux de la SBM sont victimes de pressions de la part des différents responsables politiques. Sortons de cette spirale et respectons les employés de la SBM ! Personne n’est dupe des tentatives de récupérations politiciennes de Messieurs Nouvion et Spiliotis et de leur soutien ! » La bagarre autour de la SBM ne fait que commencer.
_Raphaël Brun