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« Une forte influence américaine »

INTERVIEW/A l’occasion des 60 ans du prince Albert paraît le livre Le dessein d’un règne aux éditions Gilletta. Rencontre avec son auteur, l’écrivain-journaliste Frédéric Laurent.

Comment est née l’idée du livre ?

Les éditions Gilletta voulaient faire un ouvrage bilingue (en français et en anglais) très illustré pour les 60 ans du prince Albert. Ils m’ont contacté fin octobre à cet effet. J’ai fait le choix d’une biographie qui traite des événements importants en tant que prince héréditaire et prince souverain, en partant du discours d’avènement du 12 juillet 2005, qui est la feuille de route de son règne. Ensuite, le prince Albert m’a accordé un entretien.

Vous revenez donc naturellement sur la volonté d’éthique, propos fondateur de ce discours d’avènement. D’où cela lui vient-il à votre avis ?

Sur cette dimension éthique, je vois une forte influence maternelle et américaine. Aux Etats-Unis, le sens de l’éthique est très fort en politique, même si cela couvre parfois quelques hypocrisies. Mais on y inculque qu’il ne faut pas mentir, pêcher, etc… Cette dimension-là a joué un rôle important dans la prise de conscience progressiste du prince Albert, par rapport à un père plus conservateur. Par ailleurs, les Kelly sont des catholiques traditionnellement démocrates. L’oncle du prince s’est ainsi présenté à Philadelphie, la ville familiale. Dans cet environnement démocrate, il n’est pas étonnant que le prince Albert ait, assez tôt, manifesté des idées politiques progressistes. Dans ses premiers discours ou interviews, il fait ainsi souvent référence à des personnages de référence américains : Kennedy, Martin Luther King, qui est l’incarnation de l’éthique politique… Dans son discours d’avènement, il ajoutera des références européennes et l’esprit des Lumières.

Dans ce discours, il souhaite que Monaco conjugue argent et vertu…

L’éthique financière est en effet un levier essentiel. Jeune, le prince Albert a été sensible aux premières attaques contre la Principauté, en tant que paradis fiscal et blanchisseuse, dans les années 90, puis aux rapports Montebourg/Peillon. Il avait à cœur de poursuivre l’action de son père. Le prince Rainier a fait venir Jean Deflassieux en 1992 pour mettre de l’ordre dans les banques et le Siccfin a été créé pour lutter contre le blanchiment d’argent… Le prince Albert avait envie de moraliser le fonctionnement financier de la Principauté. De sortir de cette stigmatisation et mettre en place la transparence fiscale. Mais cela n’a pas été facile. Il y a eu des résistances. Même si la place financière souffrait d’une mauvaise image, d’aucuns pensaient qu’il était utile voire attractif que Monaco reste sur les listes noires ou grises de différentes organisations internationales… Cela a pris du temps mais aujourd’hui, Monaco est complètement sorti des listes !

Vous axez votre livre sur l’engagement princier pour le développement durable et l’écologie. Un héritage familial ?

Le développement durable est un vrai dessein, sincère. Le dessein d’un règne. Historiquement et familialement, les convictions écologiques ont été bien évidemment stimulées par l’image titulaire de son trisaïeul Albert Ier. Le choix de son prénom n’était-il d’ailleurs pas une manière de le prédisposer à succéder intellectuellement à cet aïeul ? On peut se poser la question. Le prince Rainier était lui même très sensible à l’écologie à une époque où ce n’était pas une préoccupation des hommes politiques. Avec RAMOGE, il a montré sa volonté de protéger la Méditerranée. Cette action a joué un rôle dans la conscience du prince Albert, convaincu depuis que c’est tout l’univers salé de la planète et son écosystème qui est en péril.

Un événement a-t-il particulièrement joué à votre avis ?

Son père l’a amené en 1992 au sommet de la Terre à Rio. Cela a certainement joué aussi un grand rôle dans sa prise de conscience. Mais en écrivant ce livre, je me suis rendu compte à quel point il mène un travail de longue haleine à l’international. Il prend son bâton de pèlerin dans les instances internationales, ce qui nécessite de nombreux déplacements. C’est pour cela qu’il est souvent à l’étranger, il ne se promène pas ! Il œuvre particulièrement pour le développement des aires de protection marines. Et c’est indispensable : c’est la seule solution pour éviter l’extinction du vivant dans les mers d’ici 30 ou 40 ans !

Vous racontez un succès de négociations menées en coulisses ?

Une des opérations les plus réussies est sans nul doute son intervention auprès de la Russie pour obtenir le plus grand sanctuaire marin au monde de 1,55 million de kilomètres carrés. C’est le prince Albert qui a obtenu que Poutine renonce à ses droits de pêche dans l’aire marine de la mer de Ross alors que les scientifiques et les organisations de protection de l’environnement n’arrivaient pas à le faire céder… Cette vaste baie dans le continent antarctique, donnant sur le Pacifique, est parfois surnommée « le dernier océan ». Elle est considérée comme le dernier écosystème marin intact, ou quasi intact, de la planète.

Monaco se doit aussi d’être irréprochable sur le plan environnemental. C’est une pression pour le prince ?

Il dit lui même qu’on l’attend obligatoirement au tournant… Il sait qu’il est “condamné” à faire de Monaco un pays modèle. Qu’on ne peut pas prêcher la vertu ailleurs et ne pas être irréprochable chez soi. C’est pourquoi la plus grande attention est faite sur les travaux d’extension en mer. Le prince m’a confié avoir renoncé à la première car elle ne respectait pas un cahier des charges écologiques. Là, l’objectif est de réussir un écoquartier autosuffisant à 80 % en confort thermique. Installation de panneaux photovoltaïques sur toutes les toitures, thalassothermie (pompes à chaleur d’eau de mer), système de récupération des eaux pluviales, caissons qui servent de récifs artificiels… Cela coûte beaucoup plus cher, mais on change de paradigme. Rappelons nous que la première extension en mer à Monaco date de 1907 avec un terre-plein de 10 hectares édifié le long de la côte. A l’époque, la question écolo ne se posait pas ! Si demain Monaco réussi ce vrai pari, il créera un modèle environnemental.

Comment jugez-vous l’homme ?

C’est un homme très éduqué, d’une très grande urbanité. Il force la sympathie, c’est là son charisme. Il attire la confiance. Il est très différent de son père, qui était plus autoritaire. Chez les chefs d’orchestre, il y a les tyrans et les séducteurs, d’où l’expression marcher à la baguette. Je pense qu’il est plus séducteur qu’autoritaire.

Comment voyez-vous la suite ?

La monarchie constitutionnelle est le garant de la pérennité de Monaco. Pas de prince, pas de principauté. Le paradoxe, c’est qu’à Monaco, c’est le prince le garant des libertés, pas la souveraineté populaire ! Ce n’est pas faire injure aux Monégasques de dire que la prospérité de Monaco ne vient pas de 24 % de la population… Historiquement, ce sont les princes qui sont à l’origine de la prospérité du pays et de sa pérennité, et non une hypothétique souveraineté populaire. Il faut se rappeler qu’en 1860, avec le rattachement à la France de Menton et Roquebrune, beaucoup de Monégasques désorientés envisageaient le même chemin…

_Propos recueillis par Milena Radoman

 

écrit par Milena