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« Un vrai besoin que
la parole des femmes se libère »

DROITS/Chapeauté par Céline Cottalorda, un comité pour la promotion et la protection des droits des femmes vient d’être créé. Inégalités salariales, violences, discriminations au travail, ou représentation des femmes en politique… Ce comité ambitionne d’influencer les politiques publiques et de faire évoluer la législation à Monaco.

Le comité pour la promotion et la protection des droits des femmes s’est réuni pour la première fois le 30 novembre au ministère d’État. Pourquoi le gouvernement a pris l’initiative de créer ce comité ?

Plusieurs raisons ont amené le gouvernement à vouloir créer ce comité. Tout d’abord, un contexte international. Depuis plusieurs années, la Principauté a adhéré à plusieurs conventions (notamment auprès de l’ONU et du Conseil de l’Europe) et s’est engagée dans la lutte contre les violences faites aux femmes et les discriminations à leur égard. Certains organismes de suivi comme le GREVIO (1) ont recommandé que Monaco mette en place un comité de suivi et de coordination pour promouvoir le droit des femmes. C’est ce que nous faisons avec ce comité.

Les mouvements #balancetonporc ou encore #metoo etc ont aussi contribué à ce que ce comité monégasque soit créé ?

Bien évidemment, la Principauté observe ce qui se passe ailleurs. La question des droits des femmes et les mouvements qui sont récemment nés à l’étranger et en France, ont également amené les autorités monégasques à vouloir se mobiliser.

Quelles sont, selon vous, les principales injustices dont sont victimes les femmes à Monaco ?

Les deux grands domaines d’action du comité seront les inégalités entre hommes et femmes, ainsi que les violences faites aux femmes. Ce sont des problématiques qui touchent tous les pays. Au fil des réunions, et en discutant avec l’ensemble des parties prenantes, d’autres sujets vont probablement émerger. Le statut de chef de foyer pour les femmes (statut qui a récemment évolué pour les femmes fonctionnaires) sera probablement à l’ordre du jour. Spontanément, je pense également à la représentation des femmes aux postes de direction, à l’allongement du congés maternité, ou encore à la représentation des femmes aux élections nationales ou communales.

En 2019, un débat sur la dépénalisation de l’avortement aura lieu à Monaco. Le comité donnera-t-il son avis sur ce sujet ?

Le comité va aborder des sujets de société, et celui-ci en fera certainement partie.

Avez-vous le sentiment que la création de ce comité était attendue ?

Depuis que ce comité a officiellement été créé, j’ai eu beaucoup de retours de femmes et d’hommes. J’ai pu effectivement mesurer qu’il y avait une forte attente et un vrai besoin, qu’à notre échelle, la parole des femmes se libère. La création de ce comité est un premier pas, et ce ne sera pas le dernier.

Quel sera très concrètement le rôle du comité ?

Le rôle du comité sera d’évaluer, de coordonner et de mettre en œuvre des politiques nationales dans deux domaines : la promotion de l’égalité entre les femmes et les hommes, et la lutte contre les discriminations et les violences à l’égard des femmes. Nous allons également développer des relations avec nos homologues étrangers.

Pouvez-vous nous donner un exemple d’action plus concret ?

Ce comité pourra, par exemple, demander à ce que des études soient réalisées sur les inégalités salariales entre hommes et femmes à Monaco. Aussi bien dans le secteur privé que dans la fonction publique. Aujourd’hui, concrètement, nous n’avons pas de chiffres précis sur ce point, mais uniquement des ressentis. Pour pouvoir mettre œuvre des politiques publiques, il faut en amont dresser un état des lieux précis, et donc disposer d’études chiffrées fiables.

Comment collecter ces données ?

L’IMSEE, qui est membre du comité, est l’un des acteurs majeurs qui pourra nous aider à collecter des informations, que ce soit au niveau des caisses sociales, au niveau de la FEDEM, ou encore auprès de la direction des ressources humaines pour la fonction publique

Et si des inégalités sont avérées, que se passera-t-il ?

Le comité fera des recommandations et nous mènerons ensuite des actions. Cela peut consister par exemple à mettre en place des campagnes de sensibilisation auprès des employeurs ou des mesures plus incitatives.

Pouvez-vous nous donner un deuxième exemple de collecte de données ?

Nous pourrions également collecter des données précises sur les violences faites aux femmes. Aujourd’hui, beaucoup d’acteurs travaillent dans ce domaine à Monaco : les services de l’État, le CHPG, l’Association des victimes d’infractions pénales (AVIP) ou encore la sûreté publique. Le problème est que chaque entité collecte ses propres chiffres. Notre objectif est de recueillir des données globales pour avoir une juste vision d’ensemble.

Journee-Internationale-de-Lutte-contre-les-Violences-faites-aux-Femmes

Ce comité peut donc véritablement influencer les politiques mise en place à Monaco ainsi que la législation ?

Le fait que ce comité soit composé d’entités gouvernementales (voir encadré) permettra effectivement d’influer sur les politiques publiques et de faire évoluer la législation si besoin.

Est-ce un comité que la population pourra directement saisir ?

Non. Ce n’est ni le rôle du comité, ni mon rôle, dans la mesure où des services existent déjà à Monaco pour accueillir des femmes en difficultés et traiter des cas particuliers. Le comité est une instance de réflexion et d’analyse globale, dont la vocation est ensuite de mettre en place des politiques publiques.

Si des femmes se sentent victimes d’inégalités salariales, que peuvent-elles faire ?

Ces femmes peuvent contacter notamment le haut-commissariat à la Protection des Droits, des Libertés et à la Médiation qui, dans le cadre de ses attributions peut être saisie pour venir en aide aux personnes qui se sentent victimes de discriminations.

La majorité au conseil national souhaiterait qu’une Commission de contrôle et de réclamation contre les inégalités salariales soit créée. Celle-ci « aurait un rôle dissuasif, pédagogique et chaque femme victime d’une injustice salariale pourra la saisir ». Que pensez-vous de cette idée ? Cette commission pourrait-elle être complémentaire à ce qui existe déjà aujourd’hui dans ce domaine ?

Il ne m’appartient pas en tant que délégué de me prononcer sur ce sujet. D’abord parce que c’est un peu tôt, ensuite parce que mon rôle est de mettre en œuvre les recommandations du comité, de travailler avec tous les acteurs pour concrétiser les demandes du comité.

A quelle fréquence se réunira ce comité ?

Une première réunion d’installation a été organisée le 30 novembre au ministère d’État avec l’ensemble des parties prenantes. Le comité devra ensuite se réunir au minimum une fois par an. Cependant, au-delà des réunions plénières, nous organiserons régulièrement des réunions de travail thématiques.

Selon la majorité au Conseil national, le droit des femmes à Monaco nécessiterait la création d’un poste de « délégué interministériel comme pour la transition numérique ». Que pensez-vous de cette remarque ?

J’estime que mon rôle est plus large que celui d’un délégué interministériel. Car comme son titre l’indique, le délégué interministériel va essentiellement agir auprès des services gouvernementaux, alors que pour ma part, je vais, certes, discuter avec les services du gouvernement mais aussi avec les associations, le conseil national et d’autres entités institutionnelles. Finalement, je vois mon rôle de déléguée de manière plus large.

Vous conservez votre fonction actuelle de conseiller technique auprès du gouvernement. La majorité au conseil national estime que vous n’allez pas pouvoir vous consacrer à plein temps à cette nouvelle mission de déléguée, « ni disposer de l’autorité hiérarchique ou de l’autonomie nécessaire à cet effet par rapport aux autres services de l’administration ». Que répondez-vous ?

Il ne faut pas s’inquiéter sur ce point. Je suis effectivement conseiller technique au ministère d’État depuis 2010, mais je vais consacrer le temps qu’il faut à ma nouvelle fonction de déléguée. Je vais mener les deux de front, et je n’accomplirai pas cette mission à temps partiel.

Aurez-vous la liberté de parole suffisante pour mener cette mission ? Pourrez-vous pousser des coups de gueule si nécessaire ?

J’ai mes opinions personnelles sur tous ces sujets mais mon rôle n’est pas de les exprimer. Mon rôle de déléguée est de mettre en œuvre les recommandations du comité. Et le gouvernement me donne une grande liberté pour accomplir cette mission.

Des bilans d’étape seront communiqués à la presse et au public ?

Très certainement. Cela reste encore à définir avec le comité. Mais il y a effectivement une volonté d’être transparent, de montrer les chiffres à la population et les avancées qui seront mises en œuvre.

Comment expliquez-vous que le droit des femmes à Monaco évolue si lentement ? Est-ce lié au fait que la Principauté est un État concordataire ? Le conseiller-ministre aux affaires sociales et à la santé, Didier Gamerdinger, indiquait également que dans les dispositions juridiques monégasques « l’empreinte » et la « primauté » masculines sont encore présentes.

Je n’ai pas à juger de cela. Je constate simplement que des évolutions pour les femmes ont déjà eu lieu et, qu’avec ce comité, ces droits vont encore évoluer à l’avenir.

Vous sentez-vous féministe et avez-vous des modèles dans ce combat qu’est le droit des femmes ?

Le terme « féministe » a une connotation un peu négative dans l’inconscient collectif. Peut-être faudrait-il trouver un autre mot d’ailleurs. Le féminisme n’est pas pour moi le combat des femmes contre les hommes mais une cause qui doit se défendre ensemble, avec les hommes. Des femmes comme Hillary Clinton ou Angela Merkel ont fait bouger les lignes de par les responsabilités qu’elles ont occupées. En France, je suis sensible au discours de la philosophe Elisabeth Badinter qui me parait juste et raisonnable.

_Propos recueillis par Sabrina Bonarrigo.

(1) Le GREVIO est un organe indépendant chargé de veiller à la mise en œuvre, de la Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique (Convention d’Istanbul).