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« Un éclairage sur l’Europe, sans langue de bois »

INTERNATIONAL/Le documentaire de plus d’une heure de Yann-Antony Noghès sera diffusé sur Monaco Info le 21 mars. Pour concocter Un Monégasque chez les Européens, le journaliste s’est rendu « au cœur du réacteur communautaire » pour apporter un éclairage bruxellois sur la négociation d’un accord d’association entre Monaco et l’Union européenne.

Vous avez tourné et produit le documentaire Un Monégasque chez les Européens. Pourquoi avoir choisi cet angle ?

Si vous observez bien le débat à Monaco sur l’Europe, il se tient essentiellement entre nous. On entend des responsables politiques monégasques, des représentants des professions réglementées ou des membres du gouvernement. C’est évidemment très utile pour nous permettre d’accorder nos violons. Mais une négociation, ça ne se fait pas tout seul. Quelle est l’approche des Européens dans ce dossier ? Durant la campagne, des extraits d’une interview du négociateur européen ont largement circulé sur les réseaux sociaux. Pourtant, cette interview datait un peu : nous l’avions réalisée il y a deux ans sur BFM. Le fait que cette vidéo ressorte m’a fait prendre conscience qu’il y avait une forte demande d’informations venant de Bruxelles sur ce dossier qui engage notre avenir. Nous nous posons tous des questions à Monaco car nous sommes tous directement ou indirectement concernés par un accord avec l’Europe. Mon épouse, par exemple, est avocate au barreau de Monaco et le critère de nationalité pour l’accès à sa profession pourrait être remis en cause.

Le sujet fait peur avec une Europe perçue comme une broyeuse de petits Etats ?

On a généralement peur de ce que l’on ne connaît pas. Et pour nous à Monaco, “Bruxelles”, c’est souvent une machine technocratique lointaine là-haut, dans “le Nooord”. J’ai travaillé cinq ans au Parlement européen et je couvre les questions européennes depuis une quinzaine d’années pour la télévision française et belge. Et figurez-vous que les “eurocrates” sont des gens comme nous. Peut-être pas tous mais presque ! De la même manière que j’essaie de lutter autant que je peux contre les idées reçues sur Monaco quand je suis à l’étranger, je souhaite apporter un éclairage et des clefs de compréhension à mes compatriotes sur l’Europe à travers ce documentaire, en allant à la rencontre de contacts professionnels et d’amis bruxellois sans langue de bois. L’objectif, c’est que chacun ici puisse se forger sa propre opinion en connaissance de cause.

Pour Bruxelles, Monaco, c’est un peu le village d’Asterix ?

C’est vrai que la comparaison avec le village peuplé d’irréductibles résistant encore et toujours à l’envahisseur est amusante… A une différence près : Rome s’est construite par la force alors que Bruxelles est une grande utopie pacifiste. Reste à savoir comme notre village où tout est sur-mesure pourra se positionner par rapport à ce grand bloc où tout semble n’être qu’harmonisation, sans oublier notre relation très forte avec la France. Il y a un dicton monégasque qui dit : « Cun dui Santi boi te ne vai en paradisu. » (Avec deux bons protecteurs, tu t’en vas au paradis). Qu’entendaient nos anciens par-là ? Devons-nous être proches à la fois de Paris et de Bruxelles pour être bien armés dans la mondialisation ? C’est l’une des questions qu’adresse le documentaire.

9 000 monégasques, 500 millions d’européens. 162ème économie mondiale contre la première (avec une dette 12 500 milliards tout de même !). Beaucoup ici perçoivent la négociation comme inégale. Et à Bruxelles ?

C’est vrai que sur le papier, c’est la négociation des extrêmes. Les institutions européennes comptent 55 000 fonctionnaires. Cela veut dire que le nombre de fonctionnaires européens est supérieur à la population totale de Monaco ! Mais dans les faits, dans cette négociation telle que j’ai pu l’observer, on a d’un côté une petite poignée de fonctionnaires européens qui doit s’occuper à la fois de Monaco, de Saint Marin, d’Andorre et accessoirement du très épineux dossier suisse, et de l’autre côté, on a une équipe monégasque dédiée et mobilisée à 100 % avec une pression politique forte de la part du conseil national. Certes, les négociateurs européens peuvent s’appuyer sur l’expertise des différents services de la commission mais Monaco a aussi des consultants de premier choix. Je pense notamment à Jean-Claude Piris, que je rencontre dans le documentaire, et qui a entre autres présidé le comité de juristes qui a rédigé le Traité de Lisbonne. On a quand même dans notre équipe celui qui a écrit les règles du jeu !

Pourquoi l’Europe ne veut pas d’accords sectoriels ?

J’ai pu lire dans un document de la commission qu’elle ne voulait pas d’accords sectoriels avec Monaco car cela « exigerait des efforts de négociation plus importants que dans le cas d’un accord unique ». Evidemment, dans le documentaire, j’interpelle quelqu’un de la commission en lui demandant si ce sont des paresseux ! Ce que j’ai compris, c’est que l’UE vit mal ses nombreux accords sectoriels avec la Suisse et ne veut plus négocier que des accords cadre. La raison principale, c’est que le droit européen évolue sans cesse alors que les accords sectoriels, eux, restent figés. Il faut donc les renégocier à chaque changement de législation, ce qui n’est pas le cas avec un accord cadre unique reprenant tout ou partie de l’acquis communautaire.

Avec le Brexit, le dossier d’accord d’association avec Monaco, Andorre et San Marin ne doit pas être prioritaire ?

Brexit ou pas, l’Union européenne cherche en ce moment à devenir le nouveau pivot du commerce mondial en négociant des accords internationaux à tour de bras, à réguler l’expansion de géants comme Google ou Gazprom, à renforcer l’union monétaire, à tenir à l’œil les atteintes aux libertés fondamentales en Hongrie et en Pologne, à se doter d’une vraie politique migratoire… Vous avez tout à fait raison, le projet d’accord d’association avec les trois Etats de petite dimension territoriale ne figure pas vraiment sur les radars bruxellois. Et c’est une très bonne nouvelle pour nous ! Moins le dossier sera politisé en Europe, plus il sera traité de manière rationnelle, et plus nos chances d’arriver à un bon accord seront élevées.

Vos interlocuteurs vous ont-ils dit que des concessions de l’UE par rapport aux quatre libertés étaient possibles ?

Dans sa première interview il y a deux ans, le négociateur européen Claude Maerten avait affirmé que les quatre libertés fondamentales européennes n’étaient « pas négociables ». C’était sa posture de départ dans la négociation. Pour les besoins de ce documentaire, il nous a accordé un nouvel entretien exclusif de deux heures. Nous avons passé l’ensemble des questions sensibles en revue et oui, clairement, des aménagements paraissent possibles pour Monaco. C’est la première fois que l’Union négocie l’accès à son grand marché avec un Etat dont les ressortissants nationaux sont minoritaires au sein de la population. De toute évidence, cette spécificité unique sera prise en compte. Dans ce programme Un Monégasque chez les Européens, nous avons réalisé une douzaine d’interviews, allant du ministre français des Finances Bruno Le Maire à l’ambassadeur du Liechtenstein qui a négocié avec l’UE vingt ans avant nous. On découvre notamment quelle est la ligne rouge absolue de nos négociateurs : la Constitution. Monaco ne la changera pas. Or la priorité nationale est gravée dans le marbre de l’article 25. Sans concessions européennes, il n’y a donc pas d’accord possible.

_Propos recueillis par Milena Radoman

 

 

écrit par Milena