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« On n’impose pas la démocratie par des bombes »

Géopolitique/Terrorisme international, migrant aux frontières de Monaco, progression de l’Etat islamique. Le directeur de Sciences-Po Menton, Bernard El Ghoul, répond aux questions de l’Obs’ pour tenter d’y voir plus clair.

 

La France à nouveau victime du terrorisme. Pour vous, c’était une surprise ?

On s’y attendait. Les experts du renseignement français savaient bien que le pays était une cible prioritaire. Ça n’enlève rien au choc ressenti. Nous ne sommes plus habitués à ce type de violence. Une violence désincarnée et déshumanisée immense quand elle nous touche.

 

Est-ce lié à la politique internationale de la France ?

C’est lié et ça ne l’est pas en même temps. Vous avez une série d’experts qui mettent en avant des facteurs de politique étrangère menée par la France dans le monde arabe depuis une vingtaine d’années. Du non règlement de la question israélo-palestinienne au soutien aux différents régimes autoritaires de la Tunisie de Ben Ali à l’Egypte de Moubarak. Il y a aussi l’hostilité de la France et des Européens à intégrer la Turquie en son sein. Il y a enfin l’attitude « deux poids deux mesures » face à la Syrie ou l’Arabie Saoudite et des monarchies du Golfe. Une fermeté extrêmement poussée avec le régime syrien et une alliance, pour ne pas dire une complaisance, aujourd’hui avec l’Arabie Saoudite et hier avec le Qatar. Pour ma part, je pense à des causes beaucoup plus profondes à la fois externes et internes.

 

Lesquelles ?

On assiste à une succession de problèmes structurels dans cette région du monde dont l’accumulation arrive à son terme. C’est aussi l’échec de l’état moderne dans le monde arabe. Ce que le professeur Ghassan Salamé a appelé des « démocraties sans démocrates ». Au lendemain des indépendances, en Tunisie, Syrie, Irak ou Libye, les chefs d’Etat sont arrivés au pouvoir en étant populaires. Mais ils ont dénaturé l’état moderne en transformant les espoirs de leur nation en outil d’enrichissement. Une sorte de patrimonialisation des régimes. A court et moyen-terme, le soutien pour des intérêts économiques et géostratégiques de l’Occident a fonctionné. On connaissait leur nature profonde mais il restait des remparts contre l’islamisme. L’état moderne a alors échoué face à des leaders autoritaires.

 

Y a-t-il d’autres raisons ?

D’autre part, en dehors de la production énergétique, le poids du monde arabe est relativement faible à l’échelle mondiale. L’échec économique est du à ces régimes prédateurs et de corruption généralisée. Mais qui n’a rien à voir avec la politique occidentale, européenne ni même française. On peut aussi parler du facteur climatique. Entre 2007 et 2010, le Sahel, le bassin du Tigre et de l’Euphrate, la vallée du Jourdain ou une partie du Yémen ont connu une sécheresse extrêmement forte. Toute une série de régions qui aujourd’hui ont sombré dans l’instabilité et le chaos. Ce qui a conduit à un exode rural massif et une poussée de population dans les villes. En Syrie, par exemple, on a compté 1,5 million de déplacés. Tous ces facteurs ont nourri un terreau favorable à toute sorte de revendications religieuses.

 

Le bouleversement que connaît aujourd’hui cette zone du Moyen-Orient n’est-il pas lié à la fixation de frontières artificielles après la première guerre mondiale ?

Je ne pense pas que ce soit à cause de ces frontières mais plutôt de l’usage qui en a été fait. Le Moyen-Orient n’est qu’une mosaïque de communautés. Les minorités se sont alliées entre elles face aux majorités. On a plutôt une utilisation néfaste que les chefs d’Etats arabes ont fait de l’Etat moderne et qu’ils ont transformée en outil de pouvoir et de promotion de leur propre minorité. Ce qui n’a pu qu’entraîner le mécontentement des autres.

 

Pour vous, quel impact ont eu les interventions militaires en Afghanistan, en Irak ou en Libye ?

On est parti en Irak en se disant qu’il fallait élargir le cadre démocratique à l’ensemble la planète. On s’est dit que nous allions imposer la paix en faisant la guerre. Mais on n’impose pas la démocratie par des bombes. Une fois le régime défait, il faut le reconstruire. Les guerres se gagnent surtout dans l’après-guerre. Depuis 1990, toutes ces interventions extérieures ne sont qu’une série d’échecs de tous les points de vue. Echec des guerres dites « préventives », échec des embargos qui touchent surtout les populations civiles et enfin échec de la responsabilité de protéger.

 

L’Etat islamique s’est énormément développé depuis un an. Comment expliquez-vous qu’on n’arrive pas à endiguer la progression de cette organisation qui comptait 30 000 hommes en 2014 ?

Cela s’explique par une volonté internationale de ne pas voir. On était paralysé par les échecs des guerres en Afghanistan, en Irak et en Libye. Ensuite, on n’a pas pris la mesure de l’attractivité de ce phénomène, qui au regard de l’Histoire ne restera pas grand-chose. Pour ce projet théorisé, on a aussi sous-estimé le poids des réseaux sociaux. On n’était pas prêt à gérer ces nouvelles modalités de recrutement. On n’a pas intégré cette forme hybride de terrorisme car on pensait qu’avec la mort d’Oussama Ben Laden, c’était la fin du terrorisme. En clair, on s’est reposé sur nos lauriers.

 

C’est en envoyant des troupes au sol qu’on arrivera à stopper le fléau ?

C’est évident. L’engagement militaire face à des guérillas qui fonctionnent avec des systèmes de tunnel, comme celui découvert par les forces kurdes à Sinjar en Irak, ne fonctionne pas. En frappant par les airs, on ne fera que détruire des habitations de civils alors que les combattants sont terrés.

 

Les émirats jouent un rôle trouble dans cette guerre, en finançant indirectement l’EI. Vous qui connaissez bien cette zone, quel est leur intérêt ? Préserver leur sécurité ? Contrer Israël ?

Il n’y a aucun pays qui soutient ouvertement et officiellement Daech. Qu’il y ait des particuliers, des fondations ou des ONG à vocation islamiste qui aient pu soutenir Daech, c’est par contre possible et envisageable. Mais ne nous y trompons pas, l’ensemble de ces pays est menacé. Les pays arabes du Golfe sont engagés dans une lutte pour le leadership régional face à l’Iran. Un certain nombre de ces pays sont inquiets du regain d’influence de l’Iran. A ce jour, l’Arabie Saoudite reste la plus grande puissance régionale.

 

Vous étiez vous même posté à Abu Dhabi. Comment ont évolué les autorités sur ces questions-là ?

Il y a un enjeu sécuritaire très fort sur le territoire. Les Emirats Arabes Unis sont par exemple très fermes dans la dénonciation des Frères Musulmans. On a aussi à faire avec des pays en guerre au Yémen. Leur but là-bas : endiguer la progression de l’influence iranienne. L’Etat islamique se nourrit de ce chaos et fait d’eux une cible.

 

Pourquoi ces pays n’accueillent-ils pas des migrants, contrairement, par exemple, au Liban frontalier de la Syrie (et aujourd’hui saturé) ?

Pour une question de sécurité et de problèmes internes à gérer. Plus de la moitié de la population de l’Arabie Saoudite a moins de 25 ans. Cela pose des questions importantes à gérer. De plus, l’Arabie Saoudite n’est pas vraiment une option pour les migrants en raison du respect relatif des droits de l’homme. Enfin, traverser la mer est plus facile que traverser le désert. Ce que veulent les migrants, c’est quitter cette région.

 

A Menton, vous étiez témoin privilégié de l’afflux de migrants érythréens et soudanais à Vintimille. Cet afflux de personnes, également victimes du terrorisme, est une manière de déstabiliser l’Europe. Pouvez-vous nous expliquer la stratégie de l’EI ? L’objectif est-il de créer une guerre civile ?

Ils cherchent effectivement à déstabiliser l’Europe. C’est un des moyens identifiés par les idéologues de Daech. Le phénomène de migration vers l’Europe est une situation contre laquelle vous ne pourrez pas lutter. Car elle repose sur des ressorts psychologiques comme l’accumulation des représentations que se font les migrants de ce qu’est l’Europe. Il faut prendre à bras le corps le problème car c’est quelque chose qui va durer. On doit réfléchir à en faire un avantage pour nos sociétés. Le Liban, pays sans président de la République depuis un an et demi, a bien réussi à s’en accommoder.

 

Vos étudiants sont spécialisés dans le Moyen-Orient et originaires de cette région du monde. Comment vivent-ils les événements récents ?

Ils sont forcément touchés par ce qu’il se passe. On a des étudiants qui vivent un peu une double peine. La raison d’être de ce qu’ils font sur un campus comme celui-ci, c’est le dialogue, les ponts à créer, la rencontre ou l’interculturel. Il faut vraiment y croire quand on a un 11 janvier ou un 13 novembre. C’est alors dans leur propre démarche qu’ils sont touchés. Et puis, il y a ensuite la radicalisation inverse et les scores de l’extrême droite dans cette région de France. C’est un peu la double peine.

 

S’ils ont vocation à devenir les dirigeants de demain, ont-il l’impression que les questions de sécurité, aujourd’hui au centre des préoccupations, changeront le mode de gouvernance ?

Ce qu’on essaie ici, c’est de leur donner les outils pour comprendre le monde actuel. En espérant qu’avec, ils pourront demain agir sur le monde dont ils seront responsables.

 

écrit par AnneSophie