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« Le marché potentiel est énorme »

— Depuis le 1er février, il est officiellement à la tête de la Direction du tourisme et des congrès. Guy Antognelli détaille les stratégies mises en place pour booster le tourisme de loisirs et d’affaires en principauté. Et les raisons pour lesquelles le phénomène Airbnb n’est pas, selon lui, un risque pour les hôtels monégasques —

 

 

IMPACT DES TRAVAUX

Les très nombreux chantiers et travaux en Principauté ont-ils eu un impact sur le tourisme ces dernières années ?

En termes de fréquentation, nous n’avons pas observé de baisse. Les chiffres, aussi bien au niveau du tourisme de loisirs que d’affaires, sont bons, et en constante augmentation d’année en année. En revanche, sur les réseaux sociaux et sur des sites comme Tripadvisor, des visiteurs font effectivement remarquer qu’il y a beaucoup de travaux en Principauté. Ces commentaires restent toutefois assez marginaux. Ce n’est pas un critère qui amène les visiteurs à considérer qu’il ne faut pas venir en Principauté. Toutes les mesures récemment mises en place par le gouvernement pour limiter les nuisances sonores vont également être bénéfiques pour les touristes et la qualité de leur séjour.

Il semblerait toutefois que le Fairmont soit particulièrement impacté par les travaux de l’extension en mer ?

Comme d’autres établissements situés à proximité d’un gros chantier, le Fairmont est bien sûr touché par ces travaux. C’est pourquoi l’établissement a renforcé la communication auprès de la clientèle en distribuant des brochures dans les chambres et dans les différents bars pour expliquer en quoi consistent les travaux en cours.

 

L’EFFET BREXIT

Quelles sont les nationalités les plus représentées à Monaco ?

Les cinq premières nationalités les plus présentes en Principauté sont les mêmes chaque année : France, Italie, Royaume-Uni, États-Unis et Russie. Les Français sont les premiers avec près de 19 % des parts de marché, les Italiens, deuxièmes, avec 11,74 %, et les Anglais, troisièmes avec 10,90 %.

Avez-vous senti un effet Brexit ?

En 2018, la baisse du nombre de Britanniques est en effet assez significative. De presque 7 %. Cette diminution est clairement liée au Brexit et à la baisse du pound. C’est le secteur loisirs qui en pâtit le plus. Le tourisme d’affaires continue en revanche de venir en Principauté.

Comment allez-vous faire pour récupérer cette clientèle britannique ?

Il n’est pas question d’abandonner cette clientèle qui est l’une des principales de la Principauté. Nous allons donc insister, et aller la chercher directement au Royaume-Uni. Nous avons développé depuis de nombreuses années un produit qui s’appelle le “Passeport pour Monte-Carlo”. Il s’agit d’un contrat passé par la DTC avec différents tours opérateurs. Cette démarche vise à donner un maximum de visibilité à la Principauté sur les différents marchés. Cette année, nous allons à nouveau passer un contrat avec British Airways.

Les évènements politiques ou géopolitiques ont-ils une influence directe sur la fréquentation touristique ?

Bien évidemment. L’un des exemples les plus marquants est le marché russe qui, en 2015, en raison du conflit en Ukraine, et la forte dévaluation du rouble, a connu une baisse de 20 % à Monaco. Grosso modo, un séjour en Principauté leur coûtait quasiment le double que l’année d’avant. Mais la Principauté a été moins impactée que la Côte d’azur en général.

Comment l’expliquer ?

La Principauté est essentiellement présente au travers de son hôtellerie et de sa restauration sur des critères “luxe”. Par conséquent, la clientèle est moins affectée par les crises économiques. C’est particulièrement vrai lorsque l’on considère des marchés lointains et ceux sur lesquels la clientèle de Monaco se distingue de celles de régions plus vastes où les produits plus mass-market sont importants.

La clientèle du Moyen-Orient est-elle marginale à Monaco ?

Non, elle est très présente, près de 4 % de parts de marché sur l’année. Surtout l’été. Nous venons d’ailleurs d’ouvrir une agence de communication à Dubaï pour faire mieux connaître Monaco.

 

ONE MONTE-CARLO

Qu’attendez-vous de l’ouverture du One Monte-Carlo ?

Nous n’attendons pas une revitalisation du quartier de Monte-Carlo car celui-ci a toujours été très vivant. En revanche, cette nouvelle zone commerciale va permettre de proposer à la clientèle une expérience shopping différente, qui sera pleinement viable lorsque les Jardins des Boulingrins seront totalement remis en état cet été. Nous allons également mettre en avant le nouveau restaurant de Marcel Ravin qui a ouvert dans cette zone.

23 commerces de luxe ont été inaugurés au One-Monte Carlo le 23 février. La SBM considère que « le shopping devient un paramètre de plus en plus important dans le choix d’une destination touristique » : est-ce aussi votre avis ?

Le shopping n’est pas un élément concurrentiel dans le sens où les boutiques qu’on retrouve à Monaco sont également présentes à Paris, à Cannes, ou à Milan. En revanche, il était primordial que la Principauté propose toutes ces boutiques de luxe. Ne pas les avoir serait un désavantage concurrentiel.

Si ces boutiques sont présentes aussi bien à Paris, qu’à Cannes, comment convaincre la clientèle internationale de venir plutôt à Monaco faire du shopping ?

Nous mentionnons à notre clientèle que l’expérience shopping à Monaco va être totalement différente. Dans une atmosphère calme, avec des jardins, des restaurants, des casinos, et des hôtels à proximité. C’est tout à fait différent que de faire son shopping dans une grande ville. Nous voulons également développer l’offre “City break” de novembre à mars. Soit deux nuits et trois jours.

Vous souhaitez davantage miser sur des courts séjours ?

Absolument, et essentiellement de novembre à mars. Cependant, dire que nous misons sur les courts séjours n’est pas exact en ce sens que la durée moyenne de séjour en Principauté est déjà de 2,60 nuits. Car à moins de deux heures d’avion, le marché potentiel est énorme. On peut promouvoir du spa, de la gastronomie, de la visite culturelle, de la visite familiale, du shopping. L’offre est présente à Monaco. C’est la manière de la présenter qui est à renouveler, et à mettre au goût des clients d’aujourd’hui.

 

AIRBNB : UNE MENACE ?

Grâce à des sites collaboratifs comme Airbnb, des particuliers peuvent devenir en quelques clics des hôteliers occasionnels. Cette offre est-elle une menace pour les hôteliers monégasques ?

Certains hôtels de la Principauté ont bien sûr soulevé la problématique, et la DTC fait de la veille sur ce sujet. Nous regardons régulièrement sur Booking, et sur Airbnb, quelle est l’offre. Mais ce n’est clairement pas une menace pour Monaco.

Sait-on grosse modo combien d’appartements à Monaco sont sur Airbnb ?

Lorsque vous tapez “Monaco” sur Airbnb, une centaine d’appartements est proposée. Lorsqu’on fait le tri, sur les 100, 60 sont en réalité situés à Beausoleil, Cap d’Ail ou Roquebrune-Cap-Martin. Les propriétaires des logements mentionnent “Monaco” sur le libellé de l’annonce ou en géolocalisation pour, bien sûr, attirer un maximum de clients potentiels.

Pour quelles raisons Airbnb n’est donc pas une menace selon vous ?

Aujourd’hui, les hôtels de la Principauté proposent au total 2 500 chambres. Les clients qui réservent dans les 5 étoiles s’y rendent pour bénéficier d’un service très haut de gamme et pour vivre une expérience de l’hôtellerie 5 étoiles qu’ils n’auront pas sur Airbnb, quel que soit l’appartement qu’ils loueront. Les clients se rendant dans les 4 étoiles, pour des courts et des moyens séjours, sont dans le même état d’esprit.

N’est-ce toutefois pas problématique pour les deux et trois étoiles à Monaco ?

Pas du tout, car l’offre hôtelière à Monaco est relativement restreinte sur ces catégories. Il s’agit d’ailleurs de la catégorie d’hôtels pour laquelle le taux d’occupation est le plus haut. L’Hôtel de France par exemple est le seul et unique deux étoiles en Principauté et il ne dispose que de 25 chambres. En trois étoiles, nous avions le Miramar qui est fermé pour travaux, l’Ambassador (35 chambres), le Novotel et le Colombus qui sont des trois étoiles dans la classification monégasque mais qui, en France, seraient classés 4 et proposent des prestations haut de gamme.

Le conseiller-ministre des finances Jean Castellini avait déclaré à l’Obs’ que ces locations occasionnelles de particuliers pouvaient « représenter un complément d’offre nécessaire sur des périodes extrêmement chargées comme le Grand Prix ou le Yacht Show » : êtes-vous d’accord ?

Effectivement, les offres Airbnb peuvent s’avérer utiles lorsqu’il y a des grands évènements ou d’importants congrès à Monaco et que les hôtels monégasques sont complets.

Faut-il créer davantage d’hôtels à Monaco ? L’offre avec 2 500 chambres est-elle suffisante selon vous ?

Les tailles des congrès augmentent de plus en plus. Nous plaidons donc pour qu’un autre hôtel trois étoiles soit créé à Monaco.

 

STRATEGIES

Comment la DTC procède-t-elle pour cibler un maximum de touristes ?

Auparavant, les touristes se rendaient dans des agences de voyage et réservaient un hôtel, un billet d’avion ou de train. La DTC faisait donc de la promotion auprès de ces agences de voyages. Aujourd’hui, sur les marchés proches, la démarche de se rendre dans de tels établissements pour réserver un week-end est rare. Les visiteurs vont désormais sur les réseaux sociaux ou sur les sites comparatifs. Cette clientèle a bouleversé sa manière de réserver. Pour mieux cibler nos actions de communication et de promotion, il faut donc mieux la connaître.

Comment faire pour connaître davantage cette clientèle ?

Il existe certains produits numériques dont le gouvernement va se porter acquéreur. Nous sommes en train de réaliser des études comparatives. Ces études et rapports nous livreront des données précises sur les pratiques des visiteurs à Monaco. Cela nous permettra de dresser un meilleur profil des clients. Par exemple, les GIE cartes bancaires vendent leur données. Sur ces données sont mentionnées la manière dont les clients milanais par exemple vont dépenser leur argent à Monaco. Combien ? Pour quels types d’activités ? etc. Sans cette connaissance, il est très difficile aujourd’hui de cibler sur les réseaux sociaux ou dans des publicités les clients que l’on veut attirer.

 

MARCHE DES CROISIERES

Comment se porte le marché des croisières ?

Le marché se porte bien et continue de se concentrer sur le luxe. Les bateaux de croisière sont classés peu ou prou comme les hôtels, selon diverses catégories. Les moins prestigieuses : “budget” et “contemporain”, et pour le segment supérieur, “premium” et “luxe”. Ce sont ces deux derniers segments qui nous intéressent le plus.

Combien de passagers ces bateaux de croisière luxe et premium peuvent-ils attirer ?

Nous enregistrons environ 200 escales par an. Sachant que les mois creux sont novembre, décembre, janvier, février et mars. Une croisière premium peut amener jusqu’à 2000 passagers. Un bateau de croisière luxe, de 40 à 50 passagers, jusqu’à 800.

 

TOURISME D’AFFAIRES

Monaco est toujours attractif pour le tourisme d’affaires ?

Le marché du tourisme d’affaires a considérablement augmenté. La part de marché de ce secteur est passée de 18 % en 2012 à 28 % aujourd’hui. Et cela n’a pas été fait au détriment du tourisme de loisirs. De plus, l’offre s’étoffe. Dans les sous-sols du One Monte-Carlo, des salles de congrès destinées au tourisme d’affaires vont être opérationnelles dans le courant du mois de juin.

La DTC avait décidé de cibler trois secteurs essentiellement : le médical, les hautes technologies et la finance. Cela a porté ses fruits ?

Absolument. Ces trois secteurs représentent plus de 50 % des parts de marchés. Pour le reste, le secteur de l’automobile, les manifestations liées au sport (Sportel, Lawreus, World Rugby) et le luxe sont de plus en plus présents.

En quoi la Principauté est-elle intéressante pour le tourisme d’affaires ?

Pour plusieurs raisons. Niveau qualité/prix, les hôtels de la principauté sont très compétitifs si on les compare à ceux situés dans les autres grandes capitales européennes. Autre atout : Monaco est une destination où tous les déplacements peuvent se faire à pied ou en transports en commun. La proximité des hôtels avec les différentes salles de congrès est une force. Cela évite aux organisateurs d’avoir des personnes disséminées sur un très grand territoire comme Paris. Il y a aussi l’accessibilité de la destination grâce à l’aéroport de Nice situé tout près. Sans oublier l’image de la Côte d’Azur et de Monaco qui continue de faire rêver. Notre travail est de montrer que Monaco est une destination business sérieuse au-delà de l’image purement loisirs. Cette idée est désormais pleinement assimilée par les décideurs. Preuve en sont les résultats du Grimaldi Forum qui affiche moins de 13 jours d’inoccupation chaque année.

 

TAXE SUR LES SEJOURS HOTELIERS

Une élue du conseil national a proposé qu’une taxe sur les séjours hôteliers soit instaurée pour doper les caisses de l’État et diversifier les recettes : qu’en pensez-vous ?

Ce n’est pas à moi de juger de la pertinence de ce que ferait l’État avec cette potentielle manne financière. En ce qui concerne les hôtels, c’est une mesure qui engendrerait une augmentation du prix des chambres, sans augmenter la qualité de service puisque cette contribution pécuniaire n’irait pas dans la trésorerie de l’hôtel. Reste à déterminer quel serait son montant potentiel ? Serait-ce une taxe d’1 euro ou de 20 euros ? L’impact n’est pas du tout le même. A Berlin, la taxe est d’environ 5 % sur le prix de la nuitée. En France, entre 80 centimes et 2,80 euros… Est-ce vraiment par ce biais qu’il faut aller chercher de l’argent ? Quel message va-t-on envoyer aux visiteurs ? Nous avons déjà vu des cadres supérieurs ou des professions libérales dans des pays européens ou d’Amérique du sud qui imaginent la Principauté comme étant inaccessible pour eux et réservée à des milliardaires. Ce genre de taxe pourrait renforcer ce sentiment. Si l’on me demande mon avis, je préfère bien sûr que l’on n’instaure pas de taxe car le client va payer plus cher pour un même service.

Propos recueillis par Sabrina Bonarrigo

 

écrit par Stephane