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« La Révolution était synonyme de liberté »

CULTURE/Directeur de la Fondation Maeght de 1969 à 2004, Jean-Louis Prat propose cet été au Grimaldi forum de plonger dans l’avant-garde russe, de Chagall à Malévitch.

 

« Une véritable exposition est une composition », selon vous. S’il y avait un message à délivrer avec cette exposition, quel serait-il ?

On ne fait pas par hasard De Chagall à Malévitch, la révolution des avant-gardes. Ces deux artistes totalement opposés incarnent véritablement, l’un dans un univers poétique, l’autre dans un univers minimaliste, une écriture, une forme de pensée, tout aussi radicale et « géniale ». L’un comme l’autre présentent véritablement les facettes de ce qu’a été cet art russe du début du XXème siècle, à la fois généreux, message d’espoir et avec des directions contradictoires qui, curieusement se rejoignent par le pouvoir qu’elles peuvent exercer sur d’autres artistes…

 

Chagall et Malévitch ont ouvert la voie à différents mouvements (rayonnisme, cubofuturisme). Quels sont leurs rapports ?

Les démons de la modernité les prennent l’un et l’autre, dans des voies totalement différentes. C’est ce que raconte l’exposition, qui part des années 1905 pour aller dans les années 1930, dans une période pendant laquelle l’art est au service de la propagande et d’une politique culturelle relayée par le pouvoir. Chagall était en 1918 nommé commissaire aux Beaux-Arts, et directeur de l’école de Vitebsk. Retrouvant sa ville natale, où il prépare la première année pour l’hommage à la Révolution, il fait appel à Malévitch. Ce dernier est déjà très radical dans son propos. Bons au départ, leurs rapports se tendent. Quand on a autant de génie, on n’essaye pas de convaincre l’autre qu’il faudrait faire l’inverse… Mais les étudiants de l’école de Vitebsk ont pris parti pour l’un ou pour l’autre. Il ne fallait pas rentrer dans un conflit stérile. Chagall a préféré s’éloigner, tout en respectant le langage de Malévitch. Il est alors parti à Moscou, où il a créé un an après le Théâtre d’art juif, exposé à Monaco…

 

L’une des plus belles pièces de l’exposition ?

Sans aucun doute, mais ce n’est pas la seule. Il y a aussi toutes les pièces de Malévitch, le Quadrangle, la Croix, et le Cercle. Sans oublier les prêts du Centre Pompidou dont la Tour de Tatline, les œuvres de la célèbre collection Costakis en Grèce et celles du Musée Thyssen à Madrid, et bien entendu de nombreuses collections privées.

 

Pourquoi se concentrer sur la période 1905-1930. Est-ce la plus intéressante dans l’histoire de l’art russe ?

De loin. Je ne vois pas ce qu’il y a de comparable. Honnêtement, c’est le mouvement artistique le plus important en dehors de l’impressionnisme, du cubisme et du culturisme italien. Et cela l’aurait été incontestablement si la culture n’avait pas été au service politique de la propagande et que les artistes n’aient pas quitté leur pays. C’est un mouvement qui aurait eu la dimension de ce qu’a représenté l’art américain dans les années 50.

 

Cette effervescence, vous l’aviez racontée à la Fondation Maeght avec l’exposition La Russie, les avant-gardes

Je l’avais racontée de manière différente. Cette fois-ci, j’ai réalisé aussi la scénographie. Je me suis amusé à créer un lieu où l’on tourne autour d’une croix, de cercles et de carrés. Je joue avec l’espace pour que le visiteur débute son parcours par une époque classique et néo-primitiviste, continue par l’hédonisme et le langage poétique de Chagall, pour arriver ensuite au suprématisme et au constructivisme, avec toutes ces voies qui se rencontrent, se heurtent, se chevauchent, qui s’imbriquent et qui se contredisent.

 

Cette période est marquée par un bouleversement qui touchera l’Europe et le monde entier avec la révolution et la dissolution de l’empire russe. Vous racontez donc une histoire qui touche à la fois le domaine de la création, des utopies, l’espérance de toute une époque que ces bouleversements extraordinaires vont conduire à une vie nouvelle formidable.

Les artistes ne savaient pas ce qui les attendaient, mais ils rêvaient de liberté et pour eux, la Révolution était synonyme de liberté. Leur utopie se manifestait par leur volonté de penser qu’ils vivaient quelque chose d’intense, qui allait forcément amener le meilleur dans le domaine de la musique, de la danse, de la littérature, de la peinture. En France, on a vécu cela avec la Révolution française, qui a suscité des rêves avant que certains ne terminent sur l’échafaud…

 

Kasimir Malévitch a été élu député au soviet après la révolution de 1917, avant d’être déchu, puis emprisonné et torturé. Quel était le rapport avec le rapport de Chagall avec le pouvoir ?

Chagall a refusé d’être ministre de la culture. Sa femme Bella l’a convaincu de ne surtout pas entrer en politique. Il a compris vite qu’il devait partir. Il le fera un an après avoir inauguré le Théâtre d’art juif en 1920.

 

En Russie comment cette révolution artistique a-t-elle été perçue ?

Le public regardait le suprématisme et le constructivisme avec étonnement mais le choc esthétique était passé. Avant la Révolution de 1917, les grands collectionneurs comme Borissov montraient au public les œuvres de leur collection. Leurs maisons étaient ouvertes toutes les fins de semaine et les gens pouvaient se rendre compte ce qui se passait dans leur ville.

Ce concept n’existe plus, et c’est bien regrettable parce que finalement, c’est le vrai rôle des collectionneurs de partager.

 

A cette époque, il y a alors une volonté réelle d’égalitarisme ? On voit beaucoup de femmes artistes…

Au début du XXème siècle, la société russe invente. Elle est dans l’utopie, il n’y a pas de gêne, ni d’envie, ni de combats. Tout le monde s’exprime comme il l’entend… Les femmes en Russie, ce sont véritablement les piliers dans une famille. Elles travaillent aussi dur dans un travail manuel qu’intellectuel. A cette époque, leur présence dans le milieu de l’art était peut être un rêve, puisqu’il a été en régression par la suite mais elle était tout à fait extraordinaire et avant-gardiste.

 

Vous connaissez l’art russe actuel ? Qu’en pensez vous ?

Il y a des artistes formidables, comme Boulatov mais je pense qu’il y a eu trop de contraintes et de pression d’avoir été sous la férule d’une idéologie.

 

Et votre impression sur l’art en France ?

La France, qui est une société très libérale, n’a pas créé les artistes que l’ont pouvait attendre. Nous avons vécu dans l’idée qu’un ministère de la culture imposait une certaine manière non pas de vivre mais de s’exprimer. Ce qui a manqué à tous les artistes français, c’est de confronter leur travail à l’étranger. Quand vous êtes dans un milieu pareil, vous ne pouvez pas ne pas voyager ! Regardez comme les artistes du début du XXème siècle le faisaient ! Ils se renseignaient, regardaient, s’en servaient, pouvaient intégrer ce qu’ils apprenaient ou le refuser.

 

Si les œuvres rassemblées au Grimaldi Forum devaient être mises aux enchères ce serait sûrement la vente du siècle, avez-vous déclaré… Vous évoquiez leur cotation sur le marché de l’art ?

Non, il s’agirait simplement de la vente du siècle en raison de l’importance des œuvres ! Ce serait la vente qui n’a jamais eu lieu ! Et qui n’aura d’ailleurs jamais lieu… Ces tableaux sont restés cachés longtemps, souvent dans les réserves des musées, à partir des années 1925-1930. Quand Chagall est retourné en 1973 pour signer ses tableaux, on lui a sorti ses toiles des réserves…

 

Vous avez été commissaire-priseur au début de votre carrière. Comment percevez-vous l’évolution du marché de l’art ?

Elle est exponentielle assurément, déraisonnable sûrement, une folie probablement… Je suis toujours gêné d’entendre parler de valeurs aussi considérables. Evidemment, cela existait déjà quand François Ier ramenait en France La Joconde qu’il avait payé très cher aux princes italiens. Mais aujourd’hui, l’art est un produit financier. Cela empêche les musées d’exercer un véritable pouvoir et de faire entrer les œuvres à ces prix-là dans des collections publiques qui n’ont pas les moyens de les acheter. Ce marché existe parce qu’il y a eu l’ouverture à l’Est…

 

Il parait que 30 % des acquisitions se font par des Russes aujourd’hui ?

Les acquisitions sont réalisées par les Russes et les Chinois. Elles prouvent simplement que vous avez de l’argent… Cela ne me fait pas vibrer.

 

Quel rôle jouent les artistes dans cette évolution du marché de l’art ?

Même des artistes tombent dans l’erreur. A toutes les époques… Dali avait commencé à vouloir correspondre à ce qu’on lui demandait de faire et non pas à ce qu’il devait faire. Dans l’art contemporain, certains artistes créent dans le but d’en faire des produits financiers… Pour autant, les artistes m’ont toujours étonné et ils m’étonneront toujours. Je suis à leur service et je les défends. J’ai eu la chance de vivre avec des artistes, d’être très proche de Miro et Chillida. Ils ont raison même quand ils se trompent (sourire)…

 

Que pensez-vous de l’affaire Bouvier-Rybolovlev ?

J’ai lu ça dans la presse… Je suis resté dans la confusion. Il y a confusion des genres, c’est triste. Je trouve cela regrettable, un point c’est tout.

_Propos recueillis par Milena Radoman et Mathieu Ciulla

 

De Chagall à Malévitch, la révolution des avant-gardes au Grimaldi Forum, à Monaco. Du 12 juillet au 6 septembre de 10h à 20h. Nocturnes les jeudis jusqu’à 22h. Plein tarif : 10 euros.

écrit par Milena