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« La majorité s’est cassée »

QUATRE VERITES/Le frondeur Jean-Charles Allavena sortira-t-il de la majorité Horizon Monaco ? Sera-t-il l’un des leaders d’une future recomposition politique ?

 

Le conseil national s’était engagé dans un bras de fer avec le gouvernement, après la signature du contrat de l’extension en mer. Le mécontentement semblait général au sein de la majorité. Pourtant, les élus ont finalement adopté le budget. Des explications ?

Techniquement, le budget rectificatif était à peu près sans tâche. Le seul débat portait sur l’opération Stella. Fallait-il mettre un tel investissement dans un rectificatif ? D’autant plus que 100 millions d’euros pour une école et pour des bureaux, c’est le prix du Yacht Club !

Reste que politiquement, le constat était unanime : une bonne partie des promesses faites l’année dernière par le ministre d’Etat n’ont pas été tenues.

 

Le « non » était unanime ?

Il y avait deux familles de non ou d’abstention en interne. Un mouvement de fond selon lequel il fallait profiter du rectificatif pour montrer notre inquiétude face au rôle de plus en plus réduit du Conseil national : un vrai « non » auquel j’adhérais assez volontiers. Mais aussi des réactions individuelles que l’on pourrait qualifier d’épidermiques de gens agacés sur différents dossiers. On arrivait alors à un vote de rejet, équitablement réparti entre les « non » et les abstentionnistes. Mais on sentait aussi au fil des semaines que la majorité s’est un peu montée la tête, entre auto-persuasion et dynamique de groupe. Et que les convictions de certains étaient fragiles.

 

Comment expliquez-vous ce retournement ?

Le jeudi matin de la séance, le président du conseil national a décidé d’aller voir le ministre d’Etat. Ce qu’il avait refusé de faire avant, contrairement à la pratique habituelle. C’est doublement choquant. D’une part, il s’est bien gardé d’amener avec lui le vice-président et le président de la commission des finances. Et d’autre part, il n’avait pas de mandat : il n’y avait aucune demande particulière de la majorité et donc pas de négociation de la dernière chance à mener. Il s’est mis alors d’accord avec le ministre. Ce qui a abouti aux déclarations publiques de Michel Roger : un mea culpa sur le logement et la promesse que le contrat de l’extension en mer n’inclut pas de date butoir. Il paraît que ce sont des victoires.

 

Pas pour vous ?

Le ministre d’Etat s’est borné à rappeler le droit le plus élémentaire du conseil national à une information correcte. Quant à l’extension en mer, il est surprenant qu’on nous raconte depuis cet été, que si la loi de désaffectation n’est pas votée avant le 31 juillet 2016, il y aurait potentiellement des conséquences financières. Et que finalement, par magie, on votera la loi quand on veut, sans pénalités… Qu’on me montre le contrat ! Je ne vois pas par quel tour de passe-passe, une clause d’éventuelles pénalités ou compensation s’est transformée après une journée de menace !

 

De l’extérieur, on a parfois l’impression qu’il y a beaucoup de posture. Le scénario est récurent : on montre les dents et puis finalement on se couche… Parce que beaucoup votent non pas en fonction de leurs convictions (lorsqu’ils en ont), mais en fonction de ce qu’ils estiment pouvoir faire plaisir aux électeurs ?

C’est une vérité. Contrairement à ce que pense une partie de la majorité, il n’y a pas eu de victoire. Nous n’avons pas obtenu une reddition du ministre. Nous avons surtout montré que nous n’étions pas capables de rester soudés jusqu’au bout sur une position claire et dure. Si nous avions voté contre ce budget, nous n’aurions pas été fouettés sur la place publique. Nous aurions au contraire construit les bases de quelque chose de nouveau.

 

On a perçu des tensions au sein du groupe Horizon Monaco. La majorité a explosé ?

La majorité n’a pas explosé, elle s’est cassée ou a perdu l’occasion de se ressouder. A deux reprises. La première fois, c’était à l’occasion du vote de la loi de désaffectation de Testimonio. Il y avait une position dure, car le gouvernement nous demandait de voter le texte sans nous fournir les garanties bancaires ou d’achèvement pour cette opération. Pour nous, il était hors de question de refaire le coup de la tour Odéon. Pourtant, le oui est passé, avec de fortes pressions sur certains élus… On aurait pourtant pu reporter le vote en septembre et expliquer aux Monégasques qu’on prend 4 mois de retard sur un chantier qui est depuis 5 ans dans les cartons. La même chose se produit au moment du rectificatif. Il n’y aurait certainement pas eu 20 votes non car il n’y avait pas de consignes de vote de la part du président. Mais je pense que c’est une occasion ratée de montrer une cohérence vis-à-vis du gouvernement. Je ne suis pas seul à ressentir ces problèmes de fonctionnement et certains l’expriment publiquement encore plus durement que moi…

 

Vous critiquez la méthode employée par le conseil national. Laurent Nouvion tient désormais un discours rassembleur. Que va-t-il se passer ?

On ne sait pas ce qui va se passer aujourd’hui. Certains se sont sentis trompés, lâchés. J’ai déclaré que je ne croyais plus au changement de méthode, mais je ne vais pas flinguer le process. Le président a effectivement annoncé en interne que nous allions travailler différemment et associer davantage les élus. Nous verrons si les intentions seront suivies d’effets…

 

Pourquoi vous n’y croyez plus ?

Décider en solo, c’est son mode de fonctionnement et son caractère. Il décide tout seul dans sa famille, dans son travail, dans sa vie personnelle. Il reproduit ce modèle. On fait des réunions, mais jusqu’à présent, on a été associé aux décisions sans portée. Et puis trois ans pour gagner en maturité, c’est long comme apprentissage… Pour autant donnons nous encore une chance. Pour certains, cette cassure est résorbable.

 

Pourquoi ne pas être cohérent et sortir de la majorité alors ?

En l’état actuel des choses, je pense que je sortirai formellement un jour, et je ne serai pas le seul. Mais je ne vais pas faire de l’épidermique et claquer la porte parce que je suis agacé…

 

Quelles conséquences pour le budget primitif 2016 ? Quel(s) scénario(s) se présente (nt) aujourd’hui ?

Techniquement, le budget primitif 2016 est encore plus lisse que ne l’était le rectificatif. Rien ne dépasse. Et puis politiquement, est-ce qu’on peut se permettre le même cirque dans un mois ? A mon avis, on devrait mettre ce primitif entre parenthèses.

 

Vous n’avez pas l’impression que la scène politique se transforme en divan psychanalytique ?

Notre bilan en lui-même n’est pas mauvais, sans être non plus exceptionnel. C’est vrai, le profond malaise que l’on ressent en interne n’est pas forcément perceptible, ni explicable en externe. Mais que faut-il faire : se taire et planquer les tensions dans la cuisine ?

_Propos recueillis par Milena Radoman

écrit par Milena