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« Il faut la paix au conseil national »

POLITIQUE/Il assure n’être ni « autocratique », ni « autoritaire. » Il prône « le dialogue »« l’écoute » et une gouvernance « collégiale » du conseil national. Le nouveau président de la haute assemblée, Christophe Steiner, dévoile à l’Obs’ ses priorités politiques et législatives. Et refuse de parler de “putsch” à l’encontre de l’ancien président.

Vous avez été élu président avec 12 voix. Quelle est votre lecture du scrutin ? Union sacrée contre Nouvion ou vote positif en votre faveur ?

À partir du moment où j’ai décidé de me présenter à la présidence du conseil national, j’ai rencontré un certain nombre d’élus, y compris certains soutiens de Laurent Nouvion. J’ai entendu à peu de choses près le même discours : « Il a beaucoup de torts dans son fonctionnement, mais c’est un gentil garçon ». Pour ma part, et bien que ce fut une décision très difficile à prendre, il apparaissait de plus en plus impensable de continuer avec ce mode de gouvernance solitaire. Je ne me concentre que sur les 12 voix en ma faveur, et sur celles qui se sont exprimées en faveur de Marc Burini, soit 16 voix. Ce qui prouve que le bureau de la haute assemblée — président, vice-président — est fortement légitime.

 

À quel moment avez-vous décidé de vous présenter ?

Cela a été long, très difficile. Ce n’est pas une décision que j’ai prise de gaieté de cœur. Fin janvier et début février, j’ai déjeuné et vu Laurent Nouvion. Ma décision n’était pas encore arrêtée. Je lui ai fait part de ce que je lui reprochais, que l’on me demandait de me présenter contre lui, que ce soit en ville ou au sein de l’hémicycle. Et comme trop souvent, j’ai eu l’impression de parler dans le vide… Sur beaucoup de sujets, la concertation ne relevait plus que de l’information, la décision ayant déjà été prise, seul !

 

Ses soutiens parlent de putsch, de conjuration ou de lynchage. Que répondez-vous ?

Peut-on parler de loi de Lynch ? Je ne partage pas cet avis. J’estime avoir été toujours correct, que ce soit dans la presse ou lors de la séance publique. La véritable trahison, cela aurait été, peut-être, de ne pas me représenter comme vice-président, comme je l’avais imaginé initialement. Et au-delà, c’eût été de ne pas prendre mes responsabilités !

 

Vous vous sentez l’âme d’un Brutus ?

Je ne suis pas son fils politique, et il n’est pas Jules César.

 

Vous avez été élu avec les voix de l’opposition UM. Qui a la majorité aujourd’hui ?

Peut-on parler de majorité ? Les histoires de partis me fatiguent. Dans tous les textes votés jusqu’à présent se sont dégagées des majorités d’idées ! Le meilleur exemple est le vote de la loi sur le prêt étudiant, initié par Marc Burini, et adoptée à l’unanimité des élus. La majorité, c’est quoi ? Une liste sortant des élections qui prend la majorité des sièges du conseil national ? On est un petit pays, une ville-Etat, avec les amitiés et les inimitiés personnelles. Chacun a son point de vue. Mais à un moment donné, il faut penser à l’intérêt général, au-delà des problèmes particuliers.

 

D’où votre appel à la paix ?

Je ne suis pas autocratique et autoritaire. Il faut la paix au conseil national pour avancer. Ceux qui s’agitent pour désormais mettre de la tension qui n’a pas lieu d’être, par rancune ou caprice, n’ont pas compris qu’il nous faut avancer ensemble malgré nous tous.

Ne craignez-vous pas une image délabrée pour le conseil national ?

L’image du conseil national avait déjà été dégradée bien avant. Je parlerais même de naufrage. Je suis là pour faire un boulot : dégager l’amoncellement des textes législatifs. Il faut bosser. On est au XXIème siècle et la compétitivité de notre pays doit être préservée par le vote de textes nécessaires pour faire face aux évènements socio-économiques du monde qui nous entoure. Modernisation du droit des affaires, multi-family office… il faut vivre avec son temps. On ne peut pas rester figé. Il faut avancer.

 

Vous contestiez la gouvernance de Laurent Nouvion. Vous, président, ça donne quoi ? Quel style et quelle méthode ?

Par mes origines et par la culture américaine acquise dans mes études et dans ma carrière professionnelle, j’ai appris l’écoute, ce qui est le premier pas vers le dialogue. Ces outils sont indispensables à la prise de décision. Mais, une fois celle-ci prise, il faut savoir s’y tenir. Je souhaite mettre en place un process de décisions collégial. C’est indispensable au bon fonctionnement de l’institution.

 

Votre message, c’est au boulot pour les deux ans qui restent avant les élections nationales de 2018 ? Quelles sont vos priorités législatives et politiques ?

Il faut finaliser l’étude de nombreux textes. L’extension en mer en priorité : le dossier est complexe et on a perdu beaucoup de temps. Mais il faut avancer. Arrêter avec les études de professeurs de droit français qui vont soulever des points anticonstitutionnels qui, à mon avis, n’ont pas lieu d’être… C’est un texte qui n’est pas censé faire rentrer le président du conseil national dans l’histoire, mais qui contribuera à écrire celle de Monaco. Ce n’est pas Fontvieille. On est en 2016. On a une responsabilité collective : mon prédécesseur a complètement raté ce dossier.

 

Une allusion à Jean-Charles Rey ?

Jean-Charles Rey était un homme d’État aimé et respecté de tous. De par ses grandes compétences et ses rapports avec les Monégasques. Aujourd’hui, malheureusement, on lance un homme politique comme on lance une marque de lessive ! Revenons à l’essentiel. On n’est pas là pour s’afficher ou se tirer la couverture à soi. Je suis là pour faire un travail. Celui pour lequel les Monégasques élisent des représentants tous les cinq ans.

 

Vous président ?

On ne va pas partir sur une anaphore devenue historique. Mes priorités sont avant tout politiques et législatives. La loi est un instrument au service du politique.

 

Qu’en est-il de la loi sur le renseignement ?

On va voir quand on pourra l’inscrire en séance publique. Si jamais on n’arrive pas à voter suffisamment de textes lors de la session ordinaire, nous demanderons, s’il le faut, une session extraordinaire cet été. Pour faire un travail, il faut être deux. Le conseil national a ses lacunes, mais il y a des torts partagés avec le gouvernement.

 

Par exemple ?

La loi de modernisation du droit économique par exemple, ça fait bien longtemps que le conseil national a demandé qu’elle soit scindée en plusieurs livres. Michel Roger avait accepté de scinder le texte en deux livres, ce n’est pas suffisant. N’aurait-il pas mieux valu faire comme sur la partie des baux de bureaux, reprendre le texte intégral dans une proposition de loi ?

 

Vous avez déclaré il y a 6 mois dans Monaco Hebdo qu’il y avait un problème avec le gouvernement et le ministre d’État et que l’on assistait à une dérive institutionnelle. Avec le changement de ministre est-ce que cela a changé ?

Je ne l’ai pas rencontré assez souvent pour émettre un quelconque jugement. Ce ne serait pas juste. Le dialogue se construit et la confiance s’établit. Je n’ai jamais signé de chèque en blanc. On verra à la longue. Le ministre d’État vient d’arriver, et moi aussi à ce poste. Nous, notre priorité, c’est de travailler.

 

Le travail, c’est la base de ce que l’on demande à un élu. Que voulez-vous impulser ?

Jusqu’à présent, un certain nombre de textes ont été votés, mais quand on voit le nombre d’articles par texte voté, on rigole (sourire)… Le travail d’un parlementaire, c’est de travailler pendant la période où il a été élu et de ne pas annoncer sa candidature pour les prochaines élections nationales comme cela a été fait dès juillet 2015… Du jamais vu. On n’est pas élu pour soi, mais pour les compatriotes que je sache.

 

À présent, il y a deux oppositions au conseil national. L’opposition canal historique — Union monégasque — et… ?

L’opposition, pour moi, c’est la minorité issue des urnes et du vote démocratique des Monégasques. Le programme n’a pas changé. Nous avons seulement souhaité un changement de mode de gouvernance. Visiblement, ça n’a pas été compris, mais à nous de le faire comprendre en travaillant pour l’intérêt général.

 

Laurent Nouvion a déposé les statuts de l’association Horizon Monaco pour former un groupe parlementaire HM de 8 élus. Vous allez trouver un nom ?

Manifestement, le nom de la liste initiale a donc été déposé comme une marque « Horizon Monaco ». Les Monégasques jugeront cette approche marketing commerciale de la politique. Avec mes amis, on n’a pas la mentalité de serf, attaché à une terre et à un seigneur… Notre seul Souverain c’est le Prince Albert II. Le nom HM est une liste d’union nationale au départ. On ne peut pas s’en arroger la propriété. Cette marque ne peut appartenir à personne. Cette terminologie n’appartient qu’aux électeurs.

 

Vous avez été élu également par l’opposition. C’est une union de circonstance ?

Nous n’avons rien négocié. Je ne suis pas l’homme d’un parti. Ce n’est pas une alliance. Ils ont soutenu ma candidature, c’est tout. Ma porte a toujours été et sera toujours ouverte aux élus, quel que soit leur bord. Est-ce normal que des élus se soient pris des réflexions, car ils déjeunaient avec des personnes de la minorité. Dans la minorité, il y a mon cousin Bernard Pasquier. Les Monégasques sont une grande famille. Avant toute autre considération. Le rejet de l’autre ce n’est pas pour moi.

 

Qu’allez-vous faire pour les présidences de commission ?

Pour les présidences de commission, on voulait changer le moins de choses possible. Ils refusent la main tendue. Si personne n’en veut, on les assumera. C’est dommage. C’est une démarche stérile. Deux commissions mixtes ont posé problème depuis trois législatures. Il y a dans celle-ci une place dédiée à la minorité issue des urnes. Ce n’est pas parce qu’il y a eu une scission ou des votes divergents sur la présidence du conseil national qu’on devient une minorité. Laurent Nouvion s’était engagé depuis qu’il est élu à obtenir une place supplémentaire à la commission de placements des fonds. Si ce n’a pas été fait, il n’a qu’à s’en prendre qu’à lui.

 

Allez-vous militer pour l’amendement budgétaire ? Vous étiez pour en 2002. Contre en 2016. Selon vous : « Le gouvernement serait responsable devant l’assemblée, ce serait la seule monarchie parlementaire équivalente à la troisième République ». Et aujourd’hui ?

Quand il y a eu la modification de la constitution en 2002, a été lancée l’idée de l’amendement budgétaire. Les analyses ont été faites par des professeurs de droit selon lesquelles si on instaurait l’amendement budgétaire, on déséquilibrait le budget et les institutions. On a alors développé la pratique du gel des crédits qui fonctionnait sur un « gentleman agreement » avec le gouvernement, qui s’engageait à geler une dépense et une recette jusqu’à ce qu’on trouve un terrain d’entente. Cela a été abandonné par la suite. L’amendement budgétaire tel que le souhaite la minorité. Pour moi, ce n’est pas possible.

 

C’est la fin des partis ? Vous allez rendre votre carte Rassemblement & Enjeux (R&E) ?

Je pense qu’on va m’exclure avant (rire). C’est en discutant avec les gens qu’on peut comprendre leurs positions. Je le répète, je n’appartiens à aucun parti.

 

Vous estimez que l’État n’a pas les moyens de garder à Monaco les enfants du pays. Allez-vous vous battre pour le projet de Grand Ida ?

Jean-Michel Cucchi connaît beaucoup mieux le sujet que moi et je lui fais toute confiance sur cette question. Je le soutiendrai entièrement. Il faudrait quantifier les besoins exacts des enfants du pays. J’estimais que le premier projet Ida était à la limite offensant : de l’aumône affichée pour se donner bonne conscience. Mais maintenant, il faut avancer.

 

Qu’en est-il de la réforme de la loi 1 235 ?

Cette réflexion doit être faite. Les propriétaires ne sont pas forcément riches et n’ont pas forcément beaucoup de foncier ou de moyens pour entretenir leurs biens. Comme je l’avais déjà dit en séance publique, ce n’est pas aux propriétaires d’assumer le rôle social de l’État.

 

Que pensez-vous de la méthode des clauses plancher ?

Une fois que le conseil national aura défini une position claire sur chaque sujet, on discutera avec le gouvernement. Les clauses planchers sont une composante de la négociation. Mais les négociations ne se font pas toujours avec un « flingue » dans la main et il ne reste à la fin que des perdants. C’est la solution de dernier recours.

 

En allant jusqu’au bout et ne pas voter un budget par exemple ?

L’objectif est de ne pas en arriver là. Le budget, c’est le moyen d’une politique. On peut peser avec les textes de loi comme les lois de désaffectation, par exemple. Toute la finesse et la difficulté est de ne pas arriver à un rapport de force. Soyons pragmatiques. Qu’est-ce qui est bon pour le pays ?

 

Vous vous déclarez eurosceptique. « L’idée européenne est belle, mais si j’étais Français, je serais sur la ligne Jean-Pierre Chevènement, Philippe Séguin, Philippe de Villiers ou Nicolas Dupont-Aignan. Je suis un souverainiste », avez-vous déclaré. Ça donne quoi dans le cadre des discussions avec l’Union européenne ?

Il ne faut pas être manichéen. Ce qui me gêne c’est l’idée d’uniformisation dans l’Union européenne. L’effet est la montée du nationalisme et du régionalisme aujourd’hui. Certains pays veulent sortir de l’Europe. Monaco ne deviendra pas membre, mais négocie des accords d’association. C’est au gouvernement de négocier et de nous informer. Pour l’instant, Gilles Tonelli a toujours été d‘une transparence et d’une honnêteté exceptionnelles sur le sujet.

 

Votre sentiment sur la société des bains de mer ?

La tendance aujourd’hui est d’oublier l’histoire. La SBM a été créée à un moment où Monaco avait perdu les deux tiers de son territoire. Il y a eu des personnes visionnaires pour ouvrir un casino, alors que c’était interdit. Cela a été tellement bien marché que Monaco a supprimé l’impôt sur le revenu. Avec les crises économiques, il y a eu moins de joueurs. À un moment donné, c’est à la SBM de développer le secteur des jeux et si elle estime que ce n’est plus possible et qu’il faut développer l’hôtellerie, il faut dire la vérité. On fera un point sur la question à la prochaine réunion tripartite.

 

Vous êtes fonctionnaire. Alain Ficini estime qu’il y a un problème de dépendance vis-à-vis du gouvernement. Allez-vous vous mettre en disponibilité ?

Il n’y a aucun texte qui empêche un fonctionnaire d’être élu ou président du conseil national. Les incompatibilités sont fixées dans la loi et je ne rentre pas dans ce cadre. Ce débat pourrait à terme empêcher tout fonctionnaire ou agent de l’État de nationalité monégasque de se présenter devant les électeurs. Je ne doute pas que les autorités compétentes sauront en toute concertation avec moi trouver les ajustements et les solutions idoines afin d’écluser en temps voulu ce débat.

 

Va-t-il y avoir une chasse aux sorcières parmi le personnel du conseil national ? Certaines personnes ont été informées de leur départ…

Il n’y aura pas de chasse aux sorcières. En 2013, j’ai tout fait pour l’empêcher. Ce n’est pas pour le faire en 2016. Bien sûr, il y aura eu trois postes occupés par des personnalités aux positionnements incompatibles avec l’apaisement que je veux instaurer au conseil national.

_Propos recueillis par Milena Radoman

écrit par Milena