Bastien-Drut

« C’est très mystérieux »

FOOT BUSINESS / Docteur en économie, Bastien Drut (1) estime que l’accord entre la Ligue de football professionnel et l’AS Monaco comporte des parts d’ombre. Interview.

Votre avis sur l’accord trouvé entre l’ASM et la LFP ?
Comme tout le monde, j’ai découvert l’existence de cet accord dans les médias. Et j’avoue que je suis très surpris. Du coup, je comprends que certains présidents de club soient agacés(2). Parce qu’en payant 50 millions d’euros, l’AS Monaco a obtenu le droit de participer pour toujours au championnat de France professionnel.

Mais 50 millions, c’est beaucoup d’argent !
Oui. Mais si on prend en compte les charges salariales payées par un club comme Lyon, on doit arriver à 50 millions sur deux ans. Alors sur 10 ans…

Donc la LFP a fait un cadeau à Monaco ?
Non. Cette somme n’est pas un cadeau fait à Monaco. Car la LFP tire aussi pas mal de bénéfices de la participation de l’ASM à la Ligue 1 (L1), avec de jolies retombées.

Quel type d’accord aurait été plus logique ?
Une participation versée chaque année par l’ASM et non pas limitée à deux ans. Avec un montant évidemment plus faible que ces 50 millions. Je ne comprends pas le format de cet accord avec ces 50 millions qui permettent de participer pour l’éternité à la L1. Une cotisation annuelle aurait été beaucoup plus logique. Tout en gardant en mémoire que la France et Monaco sont deux pays différents, avec une fiscalité différente.

A quoi correspondent ces 50 millions versés par l’ASM ?
On ne sait pas. C’est très mystérieux. Au fond, il n’y a que les personnes qui ont participé aux négociations qui savent comment on est arrivé à cette somme.

Mais le député socialiste Régis Juanico, rapporteur du budget des sports à l’Assemblée nationale, estimait à 70 millions par an l’avantage fiscal et social de l’ASM ?
C’est vrai qu’il existe une inégalité entre les 19 clubs français de L1 et Monaco. Ces clubs paient beaucoup de charges sociales, alors que l’ASM n’en paie quasiment pas. Mais la France et Monaco sont deux pays différents. Donc je ne comprends pas que l’on puisse parler d’un avantage fiscal pour Monaco.

L’arrivée du milliardaire russe, Dmitry Rybolovlev, à la tête de l’ASM a pesé ?
Sans doute. Cela a donné l’impression d’un déséquilibre encore plus fort.

Pourquoi un club qui joue dans l’élite professionnelle française depuis plus de 60 ans devrait subitement payer une telle taxe ?
De toute façon, l’accord qui permet à Monaco de participer au championnat de France est très ancien. Du coup, il aurait forcément dû être renégocié à un moment où à un autre.

Pourquoi ?
Parce que la LFP est censée garantir l’équité des compétitions du championnat de France. Actuellement, il faudrait mener une réflexion avec le Paris-SG et l’AS Monaco parce que ces deux clubs ont des moyens financiers très largement supérieurs aux 18 autres clubs de L1. On peut donc considérer que l’équité des compétitions n’est pas respectée. Il y a un vrai débat à mener autour de cette question.

Que faire pour davantage d’équité entre les clubs ?
On pourrait imaginer une plus grande redistribution des droits télé. En Europe, mieux on est classé et plus les droits télé perçus sont élevés. Ce principe renforce les inégalités. Car les clubs les plus forts, resteront les plus forts. Il faudrait déjà réfléchir à cela pour essayer de rééquilibrer les compétitions. Même si tout ça ne peut évidemment pas être fait du jour au lendemain.

Comme la loi sur le sport dit que le siège social d’un club engagé dans une compétition nationale doit être basé en France, juridiquement, Monaco reste hors-la-loi ?
Verser 50 millions d’euros donne l’impression que l’on peut passer sur une loi. Ce qui confirme que cet accord est bancal. Je ne vois pas comment cet accord va pouvoir s’inscrire dans le temps. Parce qu’à tout moment, les autorités françaises peuvent se retourner contre l’ASM.

Les juristes affirment que, sur le fond, le Conseil d’État aurait débouté l’AS Monaco ?
C’est dans ce sens-là qu’il faut lire la décision qui a été prise.

Pourquoi les présidents des clubs de Ligue 1 ont accepté cette solution ?
Mais des présidents de clubs se sont plaints de la forme prise par la consultation autour de cet accord ASM-LFP. Notamment le président de Bordeaux, Jean-Louis Triaud ou Louis Nicollin à Montpellier, qui disent ne pas avoir été suffisamment informés. On est donc loin de l’unanimité. De plus, on voit bien qu’il n’y a pas eu de réflexion collective sur ce dossier.

Qui peut garantir à l’ASM qu’ils ne seront plus attaqués en justice ?
Personne. Cet accord donne l’impression d’être temporaire. C’est une sorte de « rustine » car on voit bien que sur le fond, le problème n’est pas réglé. Du coup, si le budget de l’ASM augmente dans les années à venir, ce qui n’est pas à exclure, on pourrait voir les clubs français se remettre à protester contre Monaco. Bref, on n’a pas du tout trouvé la bonne solution.

La « solution » utilisée vous semble éthique ?
Cette solution est bizarre. Ça ressemble à un marchandage pas vraiment sérieux. Un accord existait depuis très longtemps. Subitement, on remet en cause cet accord et on exige une certaine somme d’argent. Une somme décidée sans que l’on connaisse les critères.

Cette compensation consiste à acheter un passe-droit ?
Ça ressemble à ça. Ce qui est incompréhensible, c’est d’exiger d’un coup le paiement de 50 millions pour passer au dessus de certaines lois.

Mais ces 50 millions contournent le fisc pour aller dans la poche de la LFP qui la redistribuera comme elle le veut ?
Comme l’ASM est un club monégasque, ces 50 millions n’auraient pas dû aller dans la poche du fisc français. C’est uniquement si Monaco avait installé son siège social en France que le club aurait dû se mettre en conformité avec le fisc français. Ces 50 millions seront sans doute redistribués aux clubs français qui dépenseront ensuite cet argent. C’est là que le fisc français pourra prendre sa part.

Sur Twitter, l’avocat Thierry-Pierre Berthelot a ironisé en disant que « rien n’empêchera demain un club relégué d’acheter son maintien puisque le règlement de la Ligue peut être violé en payant » ?
Je ne sais pas si cet avocat a raison. Mais on peut légitimement s’interroger sur la façon de procéder de la LFP. Car s’il suffit de payer 50 millions d’euros pour installer son siège social ailleurs qu’en France, on peut se poser beaucoup de questions… Pourquoi ne pas imaginer de nouveaux contournements des lois dans le futur ?

Ça vous a étonné qu’en France, la ministre des Sport, Valérie Fourneyron, se félicite de cet accord ? (3)
Valérie Fourneyron n’aime pas forcément que des clubs puissent avoir de l’argent et que des propriétaires puissent injecter de l’argent dans leurs clubs. Pourtant, il ne faut pas oublier que les stars à Monaco comme Falcao, Abidal, Carvalho ou Berbatov, permettent à la LFP de vendre ses droits télé plus chers, notamment à l’étranger. Ou au moins de ne pas enregistrer de baisse. La même logique peut s’appliquer au Paris-SG avec Ibrahimovic, Cavani ou Thiago Motta. Du coup, je ne comprends pas cet acharnement contre ces deux clubs alors que tout cela bénéficie au football français en général.

Finalement, l’« illégalité » de la situation monégasque arrange tout le monde ?
Cette « illégalité » profite à tout le monde. A Monaco qui peut participer à la L1 contre une somme pas si énorme que ça pour ce club. A la LFP qui récupère 50 millions mais qui laisse aussi l’ASM en L1, avec la possibilité de vendre les droits télé plus chers.

Après avoir menacé de faire une grève, après avoir parlé de « menace de mort » pour certains clubs et après avoir menacé un club 7 fois champion de France, la LFP est encore crédible ?
Il faut comprendre que la position de la LFP et de ses dirigeants n’est pas forcément facile.

Pourquoi ?
Parce que la LFP doit penser à l’intérêt général du football français sans avoir les pleins pouvoirs. Il ne faut pas oublier que les clubs ont aussi du pouvoir et qu’ils peuvent s’opposer à certaines réformes. D’ailleurs, si la LFP avait tous les pouvoirs, ils seraient passés depuis longtemps à un championnat à 18 clubs et non pas 20 comme aujourd’hui. Ce qui serait une bonne idée. Donc la LFP essaie de concilier les intérêts de chacun et au final, le résultat n’est pas forcément à la hauteur des attentes. Aujourd’hui, la LFP est dans une situation intenable.

Au fond, les instances du football s’accommodent très bien d’un championnat élitiste avec seulement 2 ou 3 gros clubs ?
En fait, les instances dirigeantes n’osent pas du tout essayer de contrebalancer le pouvoir de grands clubs comme le Paris-SG et Monaco. Il faut dire que cela faisait des années qu’il ne se passait rien de spécial dans le championnat de France. Alors après l’arrivée de joueurs comme Ibrahimovic ou Falcao, ces instances sont terrorisées à l’idée de freiner cet élan.

Mais ça pose un problème d’équité !
La question se pose, avec un championnat à deux vitesses. Mais on ne voit pas de débat autour de ce sujet parce qu’aujourd’hui le championnat de France a pris de la valeur et de l’importance. Difficile de cracher dans la soupe… Là encore, on voit bien que la situation est assez intenable. Avec d’un côté l’attractivité de la L1 et de l’autre l’équité du championnat.
_Propos recueillis par Raphaël Brun

(1) Economie du football professionnel, Bastien Drut (La Découverte), 125 pages, 10 euros.
(2) Le bureau de la Ligue a validé cet accord le 20 janvier malgré l’opposition de Vincent Labrune (Marseille) et de Michel Seydoux (Lille), ainsi que l’abstention de Jean-Pierre Louvel, patron des clubs français et président du Havre (Ligue 2). Le 23 janvier, lors du vote du conseil d’administration 5 membres ont voté contre : Loïc Féry (Lorient), Jean-François Fortin (Caen), Laurent Nicollin (Montpellier), Vincent Labrune et Michel Seydoux. Louvel s’est abstenu.
(3) La ministre des Sport Valérie Fourneyron s’est félicitée que « cet accord [réponde] aux attentes du football français et conforte la participation de l’AS Monaco au championnat de Ligue 1. »