Michel-Ocelot

« Avec l’animation, je suis bien plus puissant que les autres »

INTERVIEW / Originaire de Villefranche-sur-Mer et présent à Monaco dans le cadre du Monaco Anime Game Show (MAGS) les 2 et 3 mars derniers, Michel Ocelot, le réalisateur de Kirikou et la sorcière, répond aux questions de L’Obs’.

Vous êtes né à Villefranche ?
Oui. Et j’y suis revenu régulièrement pour voir ma grand-mère. Mon frère vit à Nice, et mes parents s’y étaient retirés. Donc je n’ai jamais arrêté de venir sur la Côte d’Azur. Petit, quand j’allais à l’école communale de Conakry en Guinée, pour toutes les grandes vacances je revenais ici. Donc je me baignais soit à Villefranche, soit à Nice. Et on allait aussi beaucoup à la montagne, entre Beuil et Valberg. La belle montagne des Alpes-Maritimes fait partie de ce que j’ai en moi.

Vous êtes attaché à la région ?
Oui. Là nous sommes devant la mer : elle est bleue émeraude, le ciel est bleu dans un très beau dégradé, il n’y a pas un nuage. En avant plan il y a des palmiers. Et là je craque complètement. Et je me demande comment est-ce qu’on peut vivre ailleurs.

Et quand vous êtes à Paris ?
Heureusement, quand je suis à Paris je ne me le demande pas. Enfin, je fais abstraction. Je sais qu’à Paris, on ne doit pas désirer le soleil, le ciel bleu, la mer ou les palmiers. Là-bas, je désire autre chose et je l’ai. Le travail, la création, l’accès à tout. Même le voyage facile. Pour venir à Nice, je prends le métro, je change à Roissy et puis c’est tout. Même chose pour Tokyo, c’est aussi simple. Il y a tout un ensemble de Paris qui me plaît.

Vous vivez à Paris ?
Oui. Et c’est pour toujours, parce qu’il y a aussi mon métier qui demande d’avoir tout ça autour de moi. Encore qu’on peut fantasmer avec l’informatique. Il n’est pas exclu qu’on fasse tout un jour au bord de la mer. Du temps du cinéma, on ne pouvait le faire qu’à Paris. Maintenant non. Mais là je suis bien enfoncé dedans. Et puis mon prochain film c’est Paris, donc je veux le faire à Paris. Mais ce serait bien que je décide froidement que mon prochain film soit au soleil.

Les ordinateurs et les machines simplifient votre travail ?
C’est compliqué. Je fais de la 3D, mais on continue aussi à faire du volume perspectif. Et petit à petit, comme j’ai les outils, je demande des choses que je ne demandais pas avant. Mon prochain film se passe à Paris en 1900. Et je veux avoir de très belles dames, avec de très belles robes. Des dames qui tournent en spirales. En 1900, elles ne font pas de demi-tour de militaire, elles tournent en spirale, en ondoyant. Pour ça j’ai besoin d’un ordinateur tri-dimensionnel.

Pourquoi ?
Une fois que j’ai créé de belles sculptures sur ordinateur, elles restent toujours belles. Quand on fait un dessin et qu’on le fait bouger lentement, une très belle femme par exemple, qui tourne la tête en trois-quart, c’est plus difficile. Parce qu’il y a toujours un moment où le nez devient une patate et ça ne marche plus. Sur ordinateur, une fois que la sculpture est faite, on peut la faire tourner très lentement. C’est magique et je jubile. Mais le système des bouts de ficelles me manque.

Vous êtes nostalgique ?
Avant je faisais ça avec des bouts de papiers. Bien sûr, on voit que c’est des bouts de papier, mais petit à petit, on y croit. Et on est étonné que ces bouts de papiers bougent. C’est ce que je faisais avec mes mains. C’est un plaisir que je n’ai plus. Donc il y a une frustration d’un côté et des images que je ne pouvais pas avoir autrement de l’autre.

Comment vous êtes devenu réalisateur de films d’animation ?
J’y suis venu naturellement sans m’en apercevoir. En fait, j’ai commencé à étudier mon métier à l’âge de 1 an et demi. Quand j’ai pris un crayon et que j’ai gribouillé. Depuis, je ne me suis jamais arrêté et je me suis bien amusé. J’ai fait jouer les autres aussi. Et c’est mon métier aujourd’hui.

Pourquoi ne faire que du film d’animation ?
Parce que je suis bien plus puissant que ceux qui se collent à la vue réelle. La vue réelle c’est raisonnable : il faut des comédiens et toutes sortes de gens autour de vous. Avec l’animation je fais ce que je veux. Si le comédien ne veut pas, je m’en fous c’est moi qui dessine. Et si je veux prendre l’opéra de Monaco, le remplir d’eau jusqu’à la coupole, et avoir des femmes nues qui nagent, je peux le faire sans demander l’autorisation. En vue réelle, c’est plus difficile… Et puis mon langage c’est le conte de fées, je dis tout ce que je veux. L’animation se prête très bien à cela.

Aucune envie de tourner avec de vrais acteurs ?
A priori je ne ferai pas de vue réelle, je n’en ai pas besoin. Si elle me tombe du ciel, je la ferai. Mais je ne cours pas après. Avec l’animation, je suis bien plus puissant que les autres.

Comment définir votre métier ?
C’est le meilleur des métiers. C’est tout récent. Quand j’ai démarré, c’était le pire. Ce n’était même pas un métier. Mais j’ai énormément de plaisir et j’en suis parfaitement conscient. Je suis content de mon sort. Je suis un sorcier. Si j’arrive à toucher le public, à lui faire plaisir et peut-être même du bien, c’est sensationnel.

Pourquoi votre métier était difficile à vos débuts ?
Parce qu’on ne connaissait que Disney. Et que Disney était d’une part très bon. Et d’autre part, parce qu’il pratiquait la technique de la terre brûlée. C’est à dire que quand un cinéma projetait un Disney, il devait s’engager tant de mois avant et tant de mois après la projection à ne passer aucun autre dessin animé. C’est de l’impérialisme, qui s’est imposé pendant près de 70 ans.

Mais ça a fini par évoluer ?
Oui. A un moment le bastion s’est craquelé. Il n’y avait que Walt Disney et ses longs métrages et les cartoons rigolos américains qui existaient. Personne ne voulait de films français. A partir de Goldorak, il y a eu aussi le Japon. Donc on voulait bien de l’américain et du japonais. Mais pas de français.

Vos idées ne plaisaient pas ?
Les projets que je proposais, on n’en voulait pas. J’ai eu une vie dure, d’artiste qui n’y arrive pas, qui faisait des courts métrages. Même si j’étais content d’en faire. Alors j’existais le temps de festivals, comme le MAGS à Monaco. C’était un moment intense où je rencontrais d’autres cinglés comme moi. On se montrait nos films et on se faisait une famille internationale. C’est une période qui duré très longtemps. C’est une partie de ma vie. Et puis tout a basculé avec Kirikou et la sorcière qui est sorti en 1998. Ce film n’a pas seulement changé ma vie à moi. Il a aussi changé celle de l’animation française.

C’est-à-dire ?
A partir de Kirikou, les bailleurs de fonds, les producteurs, ont découvert qu’on pouvait faire un film d’animation français, un longs métrages, en récoltant un véritable succès public, critique et financier. A partir de là, la France produit de 3 à 6 long métrages d’animation par an. Ça a changé du tout au tout. Bref, Kirikou a déclenché quelque chose. Et j’en suis bien content.

Vous vous inspirez beaucoup de l’Afrique ?
J’ai fait aussi un film japonais, tibétain, égyptien, hongrois… Pour Kirikou, mon image africaine est un demi hasard. Demi seulement. Comme j’ai fait mon école primaire en Afrique, c’est mon enfance qui est remontée. Je n’ai eu que du bonheur au cours de ces quelques années. J’ai vraiment senti la bienveillance des gens, leur bonté. Je n’ai que de bons souvenirs. Donc il était normal que je fasse un salut à l’Afrique. En tant qu’artiste, je sentais très bien l’intérêt de faire un film africain que personne n’avait jamais fait. Mais je ne pensais en faire qu’un.

Pourquoi en avoir fait d’autres alors ?
Parce que des gens sont venus à moi et m’ont demandé d’en faire d’autres. Je ne voulais pas. Et j’en ai fait deux autres. C’est vraiment une demande du public. D’ailleurs, à Monaco, des gens m’ont arrêté pour me dire leur amour pour Kirikou et me remercier. Sans oublier mes autres films. Car il n’y a pas que Kirikou bien sûr.

Ca vous gêne ?
C’est troublant. Il y a des adolescents, des jeunes gens pour un site web qui m’ont dit : « On aime ce que vous faites. » Et puis j’ai aussi vu une dame qui m’a dit : « J’ai 83 ans et je suis une de vos fans !» Dans l’obscurité, un des ouvreurs m’a arrêté pour me serrer la main et me remercier.

Afrique, Tibet, Hongrie… En fait, vous ciblez des pays qu’on voit peu ?
Je ne le fais pas exprès. L’Afrique, c’est mon histoire personnelle. La poursuite de l’Afrique, c’est l’amour des gens. Les commerciaux me poussent aussi, mais je l’ai fait surtout à cause des gens. J’ai refait des contes en silhouettes, et j’ai mis un conte africain. Il y a toute la planète à notre disposition. Et puis au XXIème siècle, on a accès à tout. J’en profite. Je suis un gourmand enfermé dans une confiserie et je veux tout goûter. La France m’intéresse aussi. Je dois aussi célébrer cette civilisation.

Célébrer des civilisations, c’est votre fil conducteur ?
C’est célébrer des choses réussies. Montrer des moments intéressants, des beautés que nous humains avons créées. Montrer aussi l’humanité et, si possible, la fraternité. Je pense que j’y suis arrivé avec Kirikou. Tous les petits enfants français ont senti qu’ils étaient enfant noirs et qu’ils étaient de leur famille. Ce sont des choses que je fais volontiers avec tous les pays du monde. Mais sans oublier le mien.

L’intrigue de votre prochain film sur Paris ?
Il y aura deux films en fait. La célébration d’une situation assez réussie. Dans le même moment, il y a dans une ville, Sarah Bernard, Marie Curie, et Madame Michel. Et je pense qu’on est très fort d’avoir ça. Je vais aussi parler d’un sujet qui me tient à cœur. En gros la moitié de la population traite très mal l’autre moitié. Les hommes traitent très mal les femmes.

C’est un film tourné vers les rapports hommes-femmes ?
Oui. C’est un thème peu universel. Il faudrait vraiment s’entendre, jubiler d’être ensemble et que les hommes ne piétinent pas les autres. On a beaucoup plus de plaisir à faire l’amour qu’à piétiner quelqu’un. Les choses moches se passeront dans les égouts. Mais on verra qu’en surface on arrive à vivre ensemble et à célébrer des femmes qui sont sensationnelles.

Vos projets après ce film ?
J’ai envie de faire des petits films pour les grandes personnes. Des petits films, c’est très gai à faire parce qu’on en voit le bout. Un long métrage, c’est très long. Au début de ma carrière, je n’avais aucune intention de faire des films pour les enfants. Et comme je faisais de l’animation, on a gravé au fer rouge sur mon front « enfant. » Et j’étais très en colère.

Vous êtes toujours en colère ?
Non, aujourd’hui je ne le suis plus. En fait, j’en joue, mais je n’ai plus envie de faire des films pour adultes seulement. Je n’ai plus envie de dire à une partie du public qui m’émerveille, « toi, non tu n’as pas le droit. » Mais j’ai quand même des petites envies d’adolescent. De faire des choses pas pour tout le monde. Je vais bientôt passer mon âge ingrat. Après le prochain film, je vais faire ma crise d’adolescence. Ensuite on verra. Et ce sera un spectacle de petits films.
_Propos recueillis par Romain Chardan